Retour dans la vieille ville de Homs

Cela faisait quatre ans que je n’étais pas retournée à Homs.

Je suis arrivée dans ma ville natale avec des sentiments mitigés. La familiarité du lieu s’est estompée devant les visages inconnus et les transformations de la ville. La petite épicerie du coin à côté de chez mes grands-parents était fermée. Des postes de contrôle étaient installés un peu partout. Sur le visage des gens se lisait de l’inquiétude mais aussi de l’espoir, un sentiment que je croyais disparu à jamais.

En arrivant en voiture devant l’hôtel, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ma maison, située à moins de 50 mètres de là, où vit aujourd’hui une famille déplacée venant du quartier assiégé de Al-Waar. J’ai repensé à mon piano, à ma petite balançoire sur le balcon, à mes livres. Chaque détail anodin qui autrefois constituait notre vie à Homs revêtait, dans cette petite chambre d’hôtel, une importance toute particulière.

Le lendemain, j’ai préparé avec enthousiasme ma visite dans la vieille ville de Homs. Mais on a beau s’y préparer, on n’est jamais vraiment prêt. Les immeubles détruits témoignaient du siège de 2012. Pendant presque deux ans, plus de 1 000 civils (la plupart des femmes et des enfants) se sont retrouvés pris au piège dans les zones contrôlées par les groupes armés, avec un accès limité à l’éducation, aux soins médicaux, à la nourriture, à l’eau ou à l’électricité.

Je me suis souvenue de ce que mon père m’avait raconté lorsque les habitants avaient eu le droit de rentrer chez eux, au début de l’année 2014. Ce jour là, des centaines de familles étaient rentrées en masse dans le vieux Homs pour voir dans quel état se trouvait leur maison ou leur négoce. Beaucoup d’entre elles n’y avaient trouvé que quelques photos ou des effets personnels au milieu des décombres. J’ai repensé à cette petite fille qui avait réussi à dénicher, sous les débris de ce qui avait été autrefois sa chambre, son ours en peluche préféré… mais qui, maintenant, avait une balle à la place de l’œil gauche. Un vieil homme avait retrouvé la photo en noir et blanc de son mariage et la serrait très fort contre lui.

Le mot « paix » écrit en plusieurs langues contraste fortement avec la destruction de la vieille ville
UNICEF/ Syria 2015/ Jehad El- KassmLe mot « paix » écrit en plusieurs langues contraste fortement avec la destruction de la vieille ville.

Il faisait froid ce matin-là. Je me suis mise à marcher dans les rues et les ruelles étroites de la vieille ville. Tout semblait noyé dans la grisaille, à l’exception de quelques graffitis aux couleurs vives redonnant un nouveau souffle à cet amoncellement de ruines. Le graffiti que j’ai le plus aimé était sur le mur d’une école : chaque impact de tir avait été remplacé par un soleil d’un jaune éclatant. Quelle résilience… Dans quelle autre partie du monde une balle se transforme-t-elle en soleil ?

J’ai pris mon courage à deux mains et je suis passée devant l’immeuble qui autrefois était mon école. À travers un trou dans le mur, j’ai vu la cour et le petit kiosque où j’allais acheter mon Man’ousheh et mon jus de fraise chaque matin. La carcasse incinérée d’un autobus scolaire de couleur orange était là, tel un vestige des rêves et des espoirs qu’il avait autrefois suscités.

J’ai avancé quelques mètres plus loin jusqu’au restaurant vide ayant appartenu à mon père : une ancienne maison reconvertie en restaurant où il s’était investi avec tant de passion. Un garde m’a raconté que même sans le toit, les gens venaient souvent manger et s’asseoir au milieu des décombres.

Toutes les personnes que j’ai vues ce jour-là étaient occupées : deux hommes jouaient au backgammon devant un magasin en ruines. Un jeune homme passait en bicyclette avec des miches de pain dans les bras. Un homme, tandis qu’il réparait la porte de son salon de coiffure pour hommes entièrement remis à neuf, saluait un autre homme qui levait le rideau de fer de sa petite épicerie. Un jeune couple avait accroché une pancarte « Vive les mariés » sur leur porte. Un groupe de garçons et de filles se tenaient par la main et couraient à la sortie de l’école. La vie reprenait son cours dans le quartier. Ils avaient tous quelque chose en commun : un visage accueillant qui me souriait, sans même savoir qui j’étais. C’est ce qui m’a le plus manqué de la vie à Homs.

Hanna, un homme de 75 ans, et Ibrahim, son voisin de toujours, ont rassemblé les quelques meubles qu’ils ont trouvés chez eux et ont créé « Le rassemblement de l’amour » sur un trottoir près de leur immeuble. C’est là que Hanna m’a raconté son histoire.

« Je suis rentré à Al-Hamidiya il y a un an. Mon magasin et ma maison avaient été entièrement pillés et détruits. J’ai réparé la maison, et avec ma femme (avec qui je suis marié depuis 50 ans), nous sommes retournés chez nous. Ce n’est pas facile de revenir dans un lieu qui ne ressemble plus à ce que vous connaissiez, mais je veux que mes petits-enfants sachent ce que c’est que d’être gâtés chez leurs grands-parents ».

Comme Hanna et sa femme, près de 1 500 familles déplacées sont revenues dans cette zone anciennement assiégée. Mais plus ce nombre augmente, plus le besoin en services se fait urgent.

Il existe un besoin crucial en matière d’éducation : la plupart des enfants qui sont rentrés ont perdu au moins deux ans de scolarité à cause des déplacements. C’est le cas de Shahd, une fillette de 10 ans que j’ai rencontrée dans un centre soutenu par l’UNICEF qui offre des cours et un appui psychosocial à la population de la vieille ville. Shahd n’est pas allée à l’école depuis deux ans et se retrouve en classe de CE2.

Tous les jours après l’école, Shahd et son frère Oudai (qui n’est pas allé à l’école depuis 3 ans) se rendent au centre pour se remettre à niveau. Ils participent aussi à des activités sportives adaptées à leur sexe et à leur âge, et à des activités de loisir créées pour aider les enfants à mieux faire face aux réalités de la vie.

Une jeune fille sourit à la caméra.
UNICEF/ Syria 2015/ Jehad El- KassmLa belle petite Shahd dans le centre « ami des enfants » du vieux Homs. Après avoir échangé quelques mots avec elle, elle m’a dit qu’elle voulait devenir journaliste. A en juger par les questions incisives qu’elle m’a posées, je pense qu’elle en est tout à fait capable

« Quand je suis revenue à l’école, j’ai compris à quel point ça m’avait manqué. Je ne me plaindrai plus jamais des devoirs ou des instits », me dit Shahd. J’ai été très touchée lorsqu’elle m’a demandé ce que je faisais à l’UNICEF parce que je sais qu’elle veut faire le même métier quand elle sera grande. « Je veux écrire au sujet des enfants et partager leurs histoires ! »

C’est dans le même centre que j’ai rencontré Maizar, 11 ans, et ses quatre frères et sœurs. L’année dernière, la famille a quitté le quartier assiégé de Al-Waar et a emménagé dans la vieille ville, où les enfants ont rattrapé leur retard scolaire après une interruption de deux ans. Pendant que les quatre frères et sœurs allaient à l’école, suivaient des cours et participaient aux activités proposées par le centre, Maizar restait dans la rue pour vendre des biscuits et des chocolats aux passants. Mais grâce aux partenaires de l’UNICEF, Maizar est maintenant inscrit à l’école et au centre de loisirs depuis trois mois. Il n’a manqué un seul jour de classe.

« Je n’aimais pas rester dehors et regarder les autres enfants aller au centre pour jouer et apprendre alors que moi je devais travailler », raconte-t-il.

Non loin du centre pour enfants se trouve un centre pour adolescents. Ce nouveau centre, soutenu par l’UNICEF, propose des formations d’aptitudes à la vie quotidienne et des formations professionnelles à plus de 400 adolescents. J’ai beaucoup aimé les initiatives entreprises par les jeunes, comme par exemple nettoyer les rues de Homs ou recouvrir les murs de graffitis avec des messages d’espoir, comme ceux que j’avais vu plus tôt.

Je suis partie de la vieille ville de Homs avec un sentiment de responsabilité envers les gens qui sont rentrés. Alors que les yeux du monde entier sont tournés vers les milliers de familles qui fuient le pays, je me dois d’écrire au sujet des quelques personnes qui sont rentrées. Ghadeer, un bénévole de 29 ans qui travaille avec un partenaire de l’UNICEF, est revenu dans le vieux Homs avec sa famille après des années de déplacement. Ses paroles resteront à jamais gravées dans ma mémoire.

« Nous avons de la chance d’être en vie, et notre devoir est de redonner vie à notre ville ».

 

Yasmine Saker, Consultante en information et communication, travaille avec le bureau de l’UNICEF en Syrie.

 

 

 

 

 

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