Rendre les centres de nutrition superflus au Soudan du Sud

Si j’apprends qu’un enfant est sous-alimenté, je me rends chaque jour à son domicile pour savoir comment il va. Si sa famille n’a pas de nourriture, je vais en acheter moi-même et je la lui donne. Je ne peux pas faire comme si de rien n’était : je suis Sud-Soudanaise, nous faisons partie du même peuple.

Ces derniers temps, je documente le traitement de trois enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère au Soudan du Sud. La distance constitue la principale difficulté : comme ils vivent à l’extrême nord du pays, je ne peux pas les voir aussi souvent que je le voudrais. Si ces familles habitaient à Djouba, la capitale, j’irais leur rendre visite tous les jours. C’est ma vision du travail de nutritionniste.

Je suis passionnée par mon métier : mon désir est de voir nos enfants heureux et en bonne santé. Mon oncle m’avait conseillé à l’époque de choisir une profession qui me plaise et dont je ne me lasserais pas facilement. J’ai étudié la nutrition pendant cinq ans à l’université et je ne me suis pas ennuyée une minute en six années d’exercice.

Une femme joue avec un enfant
© UNICEF/UN0344939/WilsonJesca Wude Murye, nutritionniste à l’UNICEF, en compagnie d’Adut, une jeune patiente tout juste remise d’une malnutrition aiguë sévère. Photo : UNICEF Soudan du Sud/Wilson

C’est très gratifiant d’être en mesure d’aider les enfants atteints de malnutrition sévère, même si je suis avant tout bouleversée de les voir dans une telle situation. Aucun enfant ne devrait souffrir de ce mal, car il est évitable. Moi qui suis mère, je compatis avec mes concitoyennes qui ne ferment pas l’œil de la nuit parce que leurs enfants sont sous-alimentés.

Selon moi, il est temps de changer de méthode pour privilégier la prévention au traitement. Heureusement, l’UNICEF a déjà modifié son approche. Aux côtés de nos partenaires, nous préconisons l’allaitement exclusif durant les six premiers mois de la vie de l’enfant pour lui donner les meilleures chances de survie ; nous encourageons et promouvons les pratiques alimentaires d’appoint acceptables et adaptées à chaque âge ; et nous expliquons aux mères et aux autres soignants les bonnes pratiques d’hygiène à adopter pour prévenir les maladies comme la diarrhée aqueuse aiguë, l’un des principaux facteurs en cause dans la malnutrition.

Pour intensifier la lutte contre la malnutrition, il est indispensable que la communauté internationale s’engage et investisse en faveur de la prévention. Les actions déjà mises en œuvre au Soudan du Sud ont donné de bons résultats. La prévalence de la malnutrition aiguë chez les enfants sud-soudanais est en déclin : elle est passée de 22,7 % en 2010 à 13,3 % en 2018. Le nombre d’enfants atteints de malnutrition chronique a lui aussi diminué sur cette période, s’établissant à 17,1 %, contre 31,1 % auparavant.

Une femme porte un enfant en pleurs et le réconforte
© UNICEF/UN0344982/WilsonMurye réconfortant Akot, qui souffre de malnutrition aiguë sévère et pleure sans arrêt.

Ces chiffres sont-ils le fruit du hasard ? Absolument pas !

  • L’allaitement exclusif s’est généralisé, passant de 45 % en 2010 à 74 % en 2018. Le lait maternel contient tout ce dont l’enfant a besoin pour grandir et se développer au cours des six premiers mois de sa vie, et contribue à renforcer son système immunitaire.
  • Un plus grand nombre de soignants principaux a reçu des conseils en nutrition : ils étaient 118 000 en 2014 et 950 000 en 2018.
  • L’administration de vitamine A sous forme de complément alimentaire concernait 2,3 millions d’enfants en 2018, contre 1,4 million en 2016.

Pour combattre la malnutrition, nous devons également nous attaquer aux causes sous-jacentes. Cela passe notamment par : la prévention du paludisme, une meilleure hygiène domestique pour éviter les diarrhées d’origine infectieuse, l’aide aux familles en faveur de la création d’un potager, et la mise en place de programmes d’assistance en espèces au profit des mères et des familles pauvres afin de réduire la pauvreté et d’accroître leur pouvoir d’achat pour les aliments de première nécessité.

Les perspectives pour 2020 s’annoncent mauvaises. En effet, l’UNICEF estime que 300 000 enfants souffriront de malnutrition aiguë sévère, soit 40 000 de plus que cette année. Il est donc d’autant plus important de faire tout notre possible pour soutenir ces enfants avant qu’ils souffrent de malnutrition.

Deux femmes mesurent la taille d'une petite fille, en pleurs
© UNICEF/UN0345109/WilsonMurye mesurant la taille d’Amira afin de déterminer si la petite fille souffre de malnutrition aiguë sévère. Deux méthodes permettent de poser ce diagnostic : on peut mesurer la circonférence du haut du bras ou calculer le rapport taille/poids du patient

Nous avons beaucoup investi et fait d’énormes progrès dans le traitement de la malnutrition aiguë, en augmentant notamment le nombre de centres de traitement ambulatoire où les patients peuvent être pris en charge. Alors qu’on en dénombrait 351 en 2014, ce nombre dépassait 900 à la fin de l’année 2018, avec à la clé un meilleur accès aux soins.

D’après le bilan arrêté en juillet 2019, quelque 144 000 enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère avaient été traités au Soudan du Sud.

Bonne nouvelle : dans neuf cas sur dix, les enfants pris en charge dans les centres de traitement ambulatoire guérissent et vivent ensuite en bonne santé. J’espère que nos donateurs et partenaires continueront de soutenir notre combat visant à rendre les centres de nutrition superflus et à garantir la survie et le bon développement de chaque enfant.

Au passage, n’hésitez pas à me donner votre adresse : je viendrai avec plaisir poursuivre cette discussion avec vous. Vous voyez à quel point je peux m’emballer lorsqu’une cause me tient à cœur, et en ce moment, je lutte avec ferveur pour l’éradication de la malnutrition chez les enfants sud-soudanais.

Jesca Wude Murye est administratrice de programmes de nutrition au bureau de l’UNICEF au Soudan du Sud.

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