Reconstruire des enfances brisées

Sekou devient mélancolique quand je l’interroge sur son village. « Avant, on était heureux. Le soir, on s’asseyait autour du feu avec nos parents et on se racontait des histoires. Pendant la journée, on dansait et on jouait des percussions. »

Le jeune garçon de 12 ans vient d’un tout petit village situé dans la région de Mopti, dans le centre du Mali, qui est devenue le théâtre d’une escalade de la violence et d’une insécurité croissante.

Sekou et moi sommes assis dans l’espace ami des enfants que l’UNICEF a installé avec le Gouvernement du Mali dans le principal camp de déplacés internes de Gao. Des milliers d’enfants ont été déplacés à la suite d’une recrudescence des attaques dans la région de Mopti et des centaines d’entre eux ont fini leur périple au Gao, une région instable située dans le nord du pays.

Un kit de récréation fourni par l’UNICEF dans un espace ami des enfants à Gao, dans le nord du Mali.
UNICEF Mali/Eliane LuthiUn kit de récréation fourni par l’UNICEF dans un espace ami des enfants à Gao, dans le nord du Mali.

L’histoire de Sekou est tragique. Ses deux parents ont été tués dans une attaque. Terrifié à l’idée que ses frères et sœurs et lui puissent subir le même sort, il s’est enfui avec sa sœur de 8 ans et des voisins qui se dirigeaient vers le nord. Ils ont dû marcher pendant dix jours avant d’atteindre une ville, où ils ont trouvé un véhicule qui les a emmenés jusqu’à Gao.

« Certains jours, on trouvait de quoi manger, d’autres, non » me confie-t-il.

Je lui demande comment il a réussi à tenir bon.

« Mon père me disait toujours de rester fort », me répond-il. « Donc je suis resté fort pour ma sœur. »

Une fois à Gao, Sekou rêvait de ses parents toutes les nuits. Il parlait à peine. Il ne voulait pas jouer ni se faire de nouveaux amis.

Salimata, une assistante sociale qui travaille au sein de l’espace ami des enfants, m’explique que beaucoup des enfants déplacés dont elle s’occupe montrent des signes de traumatisme similaires, en particulier lorsqu’ils ont perdu leurs parents.

Uun jeu traditionnel malien
UNICEF Mali/Eliane LuthiDes enfants déplacés font une partie de wali, un jeu traditionnel malien, dans un espace ami des enfants situé à Gao, dans le nord du pays.

« Parfois, un enfant voit un père récupérer son fils ou sa fille à l’école et reste là, à les regarder, les larmes aux yeux. »

Les atteintes à l’encontre des enfants se multiplient au Mali. Les enfants sont tués et mutilés, sont utilisés par des groupes armés pour participer aux combats ou servir d’espions, de messagers ou d’esclaves sexuels, et les écoles et les enseignants sont la cible d’attaques et de menaces. Deux fois plus d’enfants ont été tués au cours du premier trimestre 2019 que pendant toute l’année 2018 et plus de 1 200 écoles, situées en grande majorité dans la région de Mopti, ont dû fermer leurs portes.

La santé mentale des enfants touchés par des conflits armés est un problème dont on parle moins.

Les violences extrêmes dont les enfants sont victimes ou témoins peuvent leur laisser des séquelles durables qui entravent leur capacité à grandir en bonne santé et à s’épanouir sur le plan émotionnel. Certains des enfants que j’ai rencontrés sont sujets à des insomnies ou à des cauchemars récurrents. D’autres ont complètement perdu l’usage de la parole ou sursautent au moindre mouvement ou bruit, comme le passage d’une moto.

Il est essentiel de fournir un soutien psychologique à ces enfants. Le fait de leur offrir un espace sûr dans lequel ils peuvent s’exprimer, parler de leurs pensées et de leurs peurs avec des travailleurs sociaux qualifiés et retrouver un sentiment de sécurité et de confiance envers les autres est fondamental pour les aider à se relever. Grâce au soutien de partenaires comme la Suisse, le Danemark ou UNICEF France, l’UNICEF installe actuellement des douzaines d’espaces amis des enfants dans des régions touchées par la crise au Mali, apportant un soutien psychosocial à plus de 45 000 enfants.

Un groupe d’enfants assis dans l’espace ami des enfants.
UNICEF Mali/Eliane LuthiUn groupe d’enfants assis dans l’espace ami des enfants.

Dans l’espace dont s’occupe Salimata, Sekou joue des percussions pendant que ses amis dansent au rythme de la musique. Au bout d’un moment, il arrête de jouer pour aller danser avec eux. Ici, les enfants ne font pas que s’amuser, ils se soutiennent en permanence les uns les autres, applaudissant et poussant des cris d’encouragement à chaque fois que l’un d’entre eux arrive à réciter l’alphabet ou à compter jusqu’à 100. Lorsque je repars, ils m’appellent par mon prénom et me remercient de leur avoir rendu visite.

Nous ne pouvons pas faire oublier aux enfants les violences extrêmes dont ils ont été victimes, en particulier lorsqu’ils ont été témoins d’un événement aussi traumatisant que le meurtre d’un des membres de leur famille. Cependant, nous pouvons nous efforcer de leur redonner espoir en leur offrant le soutien personnalisé dont ils ont besoin pour renouer avec leur enfance.

Eliane Luthi est Chef de la communication de l’UNICEF au Mali.

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