Le grand saut vers l’avenir par lequel tout a commencé

Je vis aux Pays-Bas depuis un peu plus de deux ans maintenant. Comme j’ai dû fuir la Syrie, on me pose régulièrement des questions comme : « Quelle est la situation en Syrie ? », « Que penses-tu des Pays-Bas ? » ou « Quelles sont les différences entre les deux pays ? ».

Chaque fois que j’essaie de répondre, on me pose ensuite d’autres questions. Alors, je me tais. Surtout lorsqu’on me demande comment je suis arrivé ici. Quand je repense à mon périple, l’émotion me submerge, mon esprit se brouille et je n’arrive plus à parler.

Les balles sifflent

Envoyer au loin leur propre enfant en sachant qu’il n’a que 50 % de chances de survivre n’a pas dû être une décision facile pour mes parents. En même temps, rester à Damas n’était pas une option envisageable. J’aurais pu tomber à n’importe quel moment sous les balles en marchant dans les rues. J’ai commencé à m’interroger sur la valeur de la vie humaine. Si l’on peut mourir à tout moment sous le coup d’une seule balle…

Pour comprendre ce que j’ai vécu, il faut comprendre ce qu’était ma vie avant la guerre. J’avais 11 ans et je vivais dans la capitale. On venait de m’offrir mon premier téléphone portable parce que j’avais eu de bonnes notes à l’école. J’allais à l’école tous les jours et j’adorais ça. J’étais un enfant ordinaire, comme les autres.

Et puis la guerre a éclaté.

Un garçon assis sur un banc dans un parc
UNICEF/Pays-BasHisham (18 ans), blogueur dans le cadre du projet Write 2 Unite, Pays-Bas

La vie devient difficile

Lorsque la crise a gagné la capitale, ma vie est devenue chaque jour un peu plus difficile. Mon père était perpétuellement inquiet et s’emportait plus souvent. En très peu de temps, ma vie avait basculé.

Brusquement, me rendre à l’école est devenu trop dangereux. Je voulais à tout prix y aller, mais mes parents ne m’y autorisaient pas. Parfois, je m’habillais le matin pour aller quand même à l’école, malgré le danger, mais mes parents m’arrêtaient sur le pas de la porte.

Le voyage

Nous sommes le 12 août 2015. Je suis à l’aéroport, un billet à la main. Ma famille est venue me dire au revoir. Je me sens bizarre, indécis. J’ai peur de l’inconnu. Pour la première fois de ma vie, je réfléchis sérieusement à mon avenir.

Je n’avais jamais vu mon père pleurer, mais comme je m’apprêtais à embarquer, j’ai aperçu des larmes dans ses yeux. J’ai alors compris que je n’avais pas le droit de décevoir ma famille. J’ai soudain trouvé le courage d’aller de l’avant, d’avancer, de franchir le pas.

J’ai fait le voyage avec un ami qui avait deux ans de plus que moi. On a atterri à Sabiha, en Turquie. De là, on a pris un bus pour Izmir où l’on a erré à la recherche d’un endroit où dormir. Il semblait y avoir de nombreuses chambres disponibles, mais dès qu’on présentait nos passeports et qu’il devenait évident que nous étions de jeunes Syriens, toutes les chambres libres disparaissaient brusquement.

Une fille assise sur un banc dans un parc
UNICEF/Pays-BasRachma (16 ans), blogueuse dans le cadre du projet Write 2 Unite, Pays-Bas

Les trafiquants

L’après-midi suivant, j’ai fait une première tentative pour rejoindre la Grèce par bateau. Mais j’ai été arrêté par la police et emmené dans un camp avant même d’avoir pu voir la mer. J’ai été repéré parce que je faisais partie d’un groupe de Syriens.

Arrivé au camp, après un trajet de 24 heures en bus, les autorités ont vérifié si j’étais venu légalement en Turquie. Cette « procédure » leur a pris une semaine. Ils m’ont confisqué mon téléphone et mon passeport pendant tout ce temps. J’ai aussi dû payer 100 dollars pour une raison qui m’échappe aujourd’hui encore.

Au bout d’une semaine, on m’a ramené à Izmir où j’ai été bloqué pendant deux semaines à cause d’une tempête en mer qui m’a empêché de poursuivre mon périple. Puis, j’ai de nouveau tenté ma chance.

Je n’oublierai jamais les visages des trafiquants. Pour eux, les hommes ne sont que du bétail, l’être humain n’a aucune valeur. On conclut un accord avec eux, mais ils peuvent tout aussi bien vous vendre à quelqu’un. Ils entassent 50 personnes dans un bateau gonflable, y compris des femmes et des enfants, et l’expédie vers l’inconnu. C’est de cette façon que je suis passé en Europe.

 

L’arrivée en Europe

J’ai débarqué sur une île grecque à 6 heures et décidé d’y rester pendant deux jours. Je n’ai pas de souvenirs précis, peut-être parce que je n’en ai jamais parlé. Peut-être que je ne veux pas me souvenir. Toujours est-il qu’à un moment donné j’ai pris l’avion pour Athènes. J’ai ensuite poursuivi mon périple, principalement à pied. J’ai traversé l’Ex-République yougoslave de Macédoine, la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne. Je garde un souvenir flou de cette partie de mon voyage. Peut-être parce que j’étais extrêmement fatigué ou, peut-être, parce que je n’avais que ma destination en tête.

Une fille assise sur un banc dans un parc
UNICEF/Pays-BasPhebe (15 ans), blogueuse dans le cadre du projet Write 2 Unite, Pays-Bas

En sécurité aux Pays-Bas

Le 16 septembre 2015, je suis enfin arrivé aux Pays-Bas. Aujourd’hui, je suis heureux d’être en sécurité, mais, en même temps, je n’ai pas envie d’être ici. J’aimerais pouvoir revivre une enfance normale.

Écrire mon histoire n’a pas été simple. Je ne savais pas si je devais rester dans mon cocon ou partager mon histoire avec vous. Rachma et Phebe m’ont aidé à me décider. Il est difficile de partager ce que l’on a vécu. Mais même si ça l’est, je dois apprendre à accepter le passé pour pouvoir me projeter dans l’avenir.

Je me suis lancé.

Le projet Write 2 Unite de l’UNICEF vise à réunir des jeunes réfugiés et des jeunes néerlandais autour de l’écriture d’articles de blog dans lesquels ils parlent de l’école, de religion, de leurs rêves et d’amour. Dans cet article, Hisham, un Syrien de 18 ans, nous relate son voyage. Rachma (16 ans), qui est née en Indonésie, et Phebe (15 ans), qui est néerlandaise, l’ont aidé.

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Commentaires :

  1. « Le jour ou on jette derrière nous nos souvenirs d’enfance, nos défis personnels et nos plans d’avenirs antérieurement tracés, l’Homme ne peut vivre que l’instant actuel qui sera peut être plus beau , peut être plus difficile mais certainement plus humanitaire car c’est exactement à cet instant , on commence à comprendre le mot humanité !  » Fierté , gloire et support à Unicef Docteur Hichem Mahmoud