L’impact émotionnel du conflit prolongé sur les enfants : repenser notre intervention

Récemment, après avoir été contraint de renoncer à un voyage en Syrie à la frontière à cause d’un problème de visa, je suis retourné à Beyrouth. Plus tard, j’ai retrouvé une collègue de Syrie, venue à ma rencontre pour faire le point sur notre travail de soutien psychosocial aux enfants en Syrie. Malgré les longues heures qu’il lui avait fallu pour franchir la frontière entre la Syrie et le Liban, et l’heure tardive, Lina tenait à parler de son travail et de son expérience.

Elle avait un souvenir très net d’une visite récente dans une zone contrôlée par les rebelles en Syrie, au cours de laquelle elle avait rencontré un garçon, d’environ 12 ans, prénommé Mohammed. Il se promenait avec une arme à feu dans les mains, désinvolte et visiblement assez fier de lui. Lorsque Lina a essayé d’en savoir plus, il a ouvertement parlé de sa participation au groupe armé. Est-ce que l’école lui manquait ? Non. Ce n’est qu’un peu plus tard dans la conversation qu’il a admis avoir hâte de retourner à l’école.

La non-scolarisation n’est qu’une des violations des droits des enfants dont Lina et beaucoup de nos collègues entendent souvent parler. Les enfants s’expriment au sujet de la séparation de leur famille, des actes de violence dont ils sont témoins, ou du fait d’être détenus. Tout cela implique des conséquences à long terme.

Lina a raconté une deuxième histoire au sujet d’un enfant de l’un des camps qu’elle a visités lorsque les personnes fuyaient d’Alep vers Tartous en novembre 2014. Elle a rencontré une petite fille, handicapée suite à des blessures par balle à la jambe, qui avait l’air désemparée, malade et préoccupée. La mère de la petite fille a dit à Lina que ce serait une perte de temps que sa fille aille dans les espaces amis des enfants mis en place par l’UNICEF et ses partenaires.

Apparemment, la mère pensait qu’il ne s’agissait que d’un simple espace de jeu et de loisirs. Lina a vivement encouragé les partenaires sur le terrain à se rapprocher de la mère de la fillette. Lorsque Lina est revenue au centre quelques mois plus tard, elle a retrouvé la petite fille, qui avait l’air joyeuse et profitait des activités de loisirs et des premiers secours psychologiques fournis par le centre. La mère, également, appréciait pleinement le bien que cela avait fait à sa fille.

Lorsque j’étais à Beyrouth, je me suis rendu dans un programme de soutien psychosocial soutenu par l’UNICEF dans la ville. J’ai vu que beaucoup d’enfants de Syrie participaient à diverses activités – cours de langue, art dramatique, théâtre, musique et lorsque nécessaire orientation vers des soins de santé mentale spécialisés. J’ai été rassuré de voir que ces interventions avaient une utilité et apportaient un soulagement et de l’espoir aux enfants.

Ce fut également un rappel que des centaines de milliers d’enfants n’avaient pas accès à ces services ou ne pouvaient participer au processus de stabilisation. En parlant avec mes collègues basés en Syrie, nous avons réalisé que les interventions comme les espaces amis des enfants ne sont pas suffisantes sur le long terme.

Halime (16 ans) et sa famille sont de Hama en Syrie, mais ils vivent actuellement dans le camp de Saricam à Adana, en Turquie.
Halime (16 ans) et sa famille sont de Hama en Syrie, mais ils vivent actuellement dans le camp de Saricam à Adana, en Turquie. © UNICEF/MENA2015-00021/Yurtsever

Nous devons trouver des moyens de faire pratiquer aux communautés l’auto-assistance et le soutien par les pairs, et de surmonter les défis liés à l’accès au soutien psychologique pour les communautés les plus touchées. Une fois les responsables religieux, les adolescents et les jeunes mobilisés et impliqués, ils pourront devenir des partenaires pour fournir un soutien. Nous pouvons également mobiliser les acteurs communautaires locaux dans le cadre d’approches qui existent déjà comme les Premiers secours psychologiques (PSP), en les adaptant localement, ou d’approches équivalentes. La diffusion de messages au sein de la communauté sur le soutien psychosocial peut également être renforcée.

Des études réalisées dans des contextes similaires ont révélé que les enfants et les membres des communautés faisaient preuve d’une force remarquable face à l’adversité. Pour optimiser cette force, il est essentiel de permettre aux membres de la communauté de rétablir des liens et réseaux sociaux, de faciliter le soutien entre pairs, d’aider les prestataires de soins à gérer le stress, et de promouvoir l’auto-assistance communautaire en général.

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Voir la brochure de la conférence.

Il ne s’agit que d’un sujet parmi ceux qui seront abordés au cours du symposium mondial qui se tiendra à La Haye du 26 au 28 mai 2015. L’UNICEF et ses partenaires experts en santé mentale et soutien psychosocial se réuniront pour faire le point sur les dégâts provoqués par les nombreux conflits dans le monde sur le bien-être émotionnel des enfants.

Que savons-nous sur l’impact de ces conflits sur les enfants à long terme ? La neuroscience a-t-elle quelque chose de nouveau à nous apprendre ? Que constatent les praticiens au quotidien ? Faisons-nous une différence durable ? Comment pouvons-nous mesurer les différences significatives liées à notre action ? Les interventions comme les espaces amis des enfants sont-elles efficaces et suffisent-elles ?

Les spécialistes du milieu universitaire et de la pratique aborderont ces sujets et des sujets similaires. Des personnes travaillant sur le terrain comme Lina seront présentes. D’autres experts comme Lynne Jones, une spécialiste renommée dans ce domaine, présenteront les résultats d’une étude ethnographique à long terme sur les enfants des deux camps de la guerre en Bosnie. De nombreux autres feront part de leur riche expérience.

En regardant les visages souriants des enfants de Syrie présents dans les centres d’activités appuyés par l’UNICEF à Beyrouth, j’ai eu la très nette impression que, malgré les terribles destructions causées par le conflit, tout ce que nous faisons en Syrie et dans les pays voisins sert à quelque chose. Je me suis également dit qu’il existait d’autres moyens innovants de travailler à l’amélioration de la vie des enfants dans les communautés déchirées par la guerre. Le fait de réunir un groupe de personnes engagées à la fois sur le terrain et dans le milieu universitaire pour réfléchir ensemble semble constituer un bon point de départ.

Pour plus de détails sur le symposium à venir et sur sa retransmission en direct, veuillez consulter:
http://learningforpeace.unicef.org/media-center/growing-up-in-conflict-symposium/ OU http://mhpss.net/   

Saji Thomas est spécialiste de la protection de l’enfance. Il travaille sur la santé mentale et le soutien psychosocial et la protection de l’enfance communautaire au siège de l’UNICEF, à New York. Il co-préside le Groupe de référence du Comité permanent interorganisations pour la santé mentale et le soutien psychosocial dans les situations d’urgence. Il possède plus de 15 années d’expérience dans le domaine de la protection de l’enfance et du soutien psychosocial, dans le contexte des situations d’urgence et du développement.

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