Les enfants migrants invisibles de Libye

Sarah et Makene portent les mêmes vêtements. Les mêmes gants rouges. Les mêmes petites chaussettes.

Ce sont d’adorables fillettes âgées de 7 ans. Makene est originaire de Côte D’Ivoire, et Sarah, de Guinée.

« Nous venons de devenir amies », s’exclament-elles à l’unisson.

Pourtant, c’est bien une tragédie qui les a réunies ici, dans le centre de détention de Tarik al-Matar, à Tripoli.

Leurs familles, comme tant d’autres prêtes à tout pour mener une vie meilleure en Europe, ont tenté de traverser la mer Méditerranée, agitée en cette période hivernale, dans des embarcations de fortune pleines à craquer.

Après avoir survécu à la traversée du dangereux désert libyen, elles ont été introduites clandestinement dans des bateaux par des passeurs sans pitié.

En ce jour de début janvier 2018, les vagues étaient trop hautes. Leur bateau a chaviré. Beaucoup de personnes se sont noyées, parmi elles la mère de Makene et les parents de Sarah.

Bien qu’ils aient été secourus par les garde-côtes libyens, les survivants, y compris les enfants, ont été conduits au centre de détention, car la loi libyenne les considère comme des migrants clandestins.

Heureusement, Sarah, désormais orpheline, et Makene, dont le père était en état de choc après le décès de sa femme, ont été prises en charge par une policière gradée du centre de détention qui les a nourries et habillées.

« Je ne supportais pas de les savoir seules. Je devais faire quelque chose, leur donner un peu de chaleur maternelle », me raconte-t-elle.

Abdel-Rahman Ghandour, Représentant spécial de l’UNICEF en Libye, distribue des vêtements d’hiver neufs aux enfants et aux familles dans le centre de détention de Tarik al-Matar, à Tripoli.
© UNICEF/Libya/2018Abdel-Rahman Ghandour, Représentant spécial de l’UNICEF en Libye, distribue des vêtements d’hiver neufs aux enfants et aux familles dans le centre de détention de Tarik al-Matar, à Tripoli.

Le centre de détention, vaste et inhumain, où les migrants sont enfermés dans des pièces semblables à des cellules dont les portes sont équipées de barreaux, n’est pas un endroit pour les enfants. Pourtant, au moins 85 enfants y vivent. Certains sont là avec leur famille, mais d’autres, comme Sarah, sont non accompagnés.

Tous ces enfants ont vécu des expériences douloureuses : ils ont traversé le désert ou la mer, ont été brutalement séparés de leur famille et ont entamé le voyage de la dernière chance vers une vie meilleure qui se refuse à eux.

Par cette journée d’hiver ensoleillée, grâce au financement du fonds fiduciaire de l’Union européenne pour l’Afrique, notre groupe de l’UNICEF et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) s’efforcent de fournir des vêtements chauds à chacun des nourrissons et enfants du centre, soit près d’une centaine de personnes.

Cela fait chaud au cœur d’apporter un peu de réconfort et de voir ces enfants essayer des vêtements neufs avec enthousiasme.

Mais ils ont besoin de beaucoup plus. Il leur faut des équipements sanitaires et des soins de santé de base, mais aussi un accès à l’éducation afin qu’ils ne prennent pas de retard. Certains enfants vivent dans ces centres depuis des années sans un seul livre pour lire ou étudier.

En collaboration avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et dans le respect de l’intérêt supérieur de chaque enfant, l’UNICEF œuvre à un retour digne de ces enfants dans leur pays afin que le processus de guérison puisse commencer à la suite de toute cette souffrance.

Cependant, si ces enfants viennent de « pays à risque » tels que la Syrie, la Somalie ou l’Érythrée, il n’est pas question de les renvoyer chez eux. L’objectif est plutôt de trouver, avec l’aide du HCR, un pays qui les acceptera comme réfugiés. L’Italie, l’Allemagne et la France, notamment, ont accueilli certains de ces enfants, mais il faut davantage de pays d’accueil. L’an dernier, 90 % des enfants arrivant de Libye en Italie par la mer étaient non accompagnés.

Avec ses partenaires, l’UNICEF s’efforce également de trouver pour les enfants des solutions d’hébergement autres que le centre de détention. Actuellement, des discussions avec une municipalité de Tripoli sont en cours pour créer un refuge.

Les enfants ne doivent pas être placés en détention. Des garçons âgés de 11 ans à peine ne doivent pas être traités comme des hommes, et ne doivent pas non plus être séparés de leur mère et de leurs frères et sœurs. Nous militons auprès des autorités libyennes pour faire évoluer cette situation.

Cependant, si des enfants sont effectivement placés en détention, l’impératif humanitaire veut que nous leur fournissions le minimum nécessaire à la survie et à une vie décente, y compris des activités récréatives et éducatives, car ne l’oublions pas, l’éducation et le jeu figurent parmi les droits fondamentaux de tous les enfants. Voilà pourquoi nous menons ces actions.

A man in a blue jacket shakes hands with a young boy as they are surrounded by onlooking men, women and children at a detention centre in Tripoli , Libya.
© UNICEF/2018/LeithAbdel-Rahman Ghandour, Représentant spécial de l’UNICEF en Libye, rencontre des enfants et des familles attendant de recevoir leurs vêtements d’hiver neufs lors d’une distribution organisée au centre de détention de Tarik al-Matar, à Tripoli.

Contre toute attente, ces enfants vivant dans les centres de détention officiels ne sont peut-être pas les plus mal lotis.

Pour chacun d’entre eux, 30 autres, ni connus ni recensés, sont disséminés dans ce vaste pays qu’est la Libye. Il s’agit par exemple d’adolescentes ou d’adolescents, non accompagnés ou séparés de leurs parents à qui on a fait croire qu’ils pourraient emmener leur famille en Europe.

Qui sait quelles souffrances ou quelles violences ces enfants endurent ?

À l’UNICEF, nous faisons tout notre possible pour retrouver ces enfants invisibles.

Nous allons participer à la mise en place de numéros d’urgence, renforcer la coordination avec les autorités afin de repérer et de recenser ces enfants, élargir notre réseau de partenaires dans les régions isolées et les principaux pays d’Afrique subsaharienne, et fournir des services élémentaires sur la voie migratoire dans l’espoir que les enfants en déplacement resteront sains et saufs.

Nous ferons de notre mieux pour qu’ils retrouvent foi en l’humanité (et nous aussi).

Pour Makene et Sarah, l’avenir est incertain. Makene et son père seront probablement rapatriés en Côte D’Ivoire, mais pour Sarah, désormais orpheline, il faut trouver une solution. L’UNICEF collaborera avec d’autres agences de l’ONU afin de déterminer si elle peut retourner vivre avec sa famille élargie en Guinée, ou pour trouver d’autres solutions de réinstallation si nécessaire.

En ce jour d’hiver, dans le centre de détention de Tarik al-Matar, je tiens Makene et Sarah dans mes bras, je leur souris, et je retiens mes larmes jusqu’au moment où elles regardent ailleurs.

 

Abdel-Rahman Ghandour est Représentant spécial de l’UNICEF en Libye.

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