Frères et amis, il se libèrent du conflit

Récemment, j’ai appris un proverbe en langue Kanembu, qui est parlée dans la région du Lac Tchad : « Gomay waya dounadoum do wadji », ce qui signifie : « Les difficultés dans lesquelles vous vous trouvez aujourd’hui seront vos forces de demain. » Il me semble que cela s’accorde avec l’histoire de tant d’enfants touchés par le conflit dans la région du Lac Tchad.

Babouï, 10 ans, et Bokoï, 8 ans, vivent à Bagasola dans la région du Lac, au Tchad. Ils sont si proches que lorsque je les ai rencontrés pour la première fois, j’ai cru qu’ils étaient jumeaux mais j’avais tort. Ils sont frères et amis avant tout chose. Portant le même uniforme scolaire vert dont ils sont si fiers, ils semblent vraiment identiques.

Deux garçons devant une porte d'entrée.
UNICEF Chad/2016/EsieboBokoï et Babouï Saleh vivent à présent avec des parents à Bagasola, dans la région du Lac, au Tchad.

« Les gens croient souvent que nous sommes jumeaux mais je suis plus âgé », dit franchement Babouï. Bokoï est assis derrière lui, paraissant timide : « Oui, je suis le plus jeune mais à l’école nous sommes dans la même classe. Je sais compter en français : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 9, 8, 7. » Il mélange les nombres mais son grand frère ajoute rapidement, comme s’il voulait lui remonter le moral : « Parfois, à l’école nous jouons au foot et nous nous battons mais si quelqu’un embête mon frère, je suis toujours là pour le défendre. »

Ces deux enfants presque identiques vivaient avec leur père dans un village du nom de Boularagi, le long du lac Tchad. Leur mère se trouve aujourd’hui au Nigeria mais ils n’ont pas eu de nouvelles d’elle depuis un moment. Les garçons avaient l’habitude de passer leurs journées à s’occuper des champs et à chasser les animaux pour les empêcher de détruire leurs récoltes. Je leur ai demandé quel type d’animaux ils chassaient. Cette fois, c’est Bokoï qui a répondu : « Toutes sortes d’oiseaux, les chèvres, les vaches et même les singes. Une fois, pendant la nuit, nous dormions et j’ai entendu un hippopotame. J’ai réveillé mon frère mais il ne m’a pas cru. Le lendemain, nous avons vu ses empreintes tout près de la maison. »

Pour eux, l’hippopotame était le signe d’un danger à venir. Quelques mois plus tard seulement, leur village était attaqué par Boko Haram et les deux garçons perdaient leur père.

Babouï, le grand frère, explique : « Nous étions tous dans la maison, en train de dormir. Trois hommes sont arrivés et ont frappé à notre porte en demandant où se trouvait notre père. Ils portaient des pantalons avec beaucoup de poches et des turbans noirs. Je lui ai dit qu’il n’était pas là mais ils ont forcé la porte, se sont emparés de lui et l’ont tué. Nous avons essayé de nous enfuir en courant mais ils nous ont attrapés. »

Les entendre parler de toutes les épreuves qu’ils ont subies n’était pas facile. Il poursuit : « Ils nous ont dit que nous nous battrions avec eux. J’étais sûr qu’ils nous tueraient si nous tentions de nous enfuir. À un certain moment, ils ne nous surveillaient pas et nous avons décidé de ramper dans l’herbe. Elle était haute parce que c’était la saison des moissons et nous avons pu nous cacher. »

Les deux frères ont passé deux jours à marcher dans la brousse, épuisés et ayant faim et soif. Au bout de quelques jours, un homme en motocyclette les a découverts et les a emmenés dans le camp pour déplacés de Kafia, près de Bagasola, au Tchad, où la plupart des habitants de leurs villages

affluaient depuis l’attaque. Après avoir passé quelques jours sur le site, ils ont retrouvé leur oncle à Bagasola, cela grâce à l’UNICEF et à la Délégation régionale pour l’aide sociale. L’UNICEF a aussi appuyé leur scolarisation et a aidé la famille d’accueil à loger les deux frères.

Deux garçons côte à côte regardent la caméra.
UNICEF Chad/2016/BahajiBokoï et Babouï Saleh sont de vrais héros qui ont fui les violences liées à Boko Haram qui ont arraché à leurs foyers près de 1,3 million d’enfants dans le nord-est du Nigeria, au Tchad, au Niger et au Cameroun.

Je leur ai demandé ce qu’ils voulaient faire plus tard. Babouï, le frère protecteur, a répondu : « Je veux être médecin. S’il y a encore une guerre, j’aiderai ma famille. » Bokoï m’a dévisagé d’un air morose et a dit : « Je veux être soldat. S’il y a une autre guerre, je me battrai pour venger notre père. »

Avant de partir, j’ai essayé de détendre l’atmosphère et j’ai joué avec les deux garçons. Nous avons pris des photos de chacun d’entre nous, je leur ai montré comment faire la mise au point, filmer et utiliser les filtres. Nous avons passé un bon moment avec Talking Tom, une application pour téléphone mobile où un chat répète tout ce qu’on dit avec une drôle de voix et ils ne pouvaient plus s’arrêter de rire. La dernière chose que je leur ai dite en Kanembu était « gomay waya dounadoum do wadji. » Et ils ont ri de nouveau.

Badre Bahaji est chargé de la communication auprès d’UNICEF Tchad à N’Djamena.

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