Fin de l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone : le jour d’après

L’Organisation mondiale de la Santé ayant annoncé samedi que l’épidémie d’Ebola qui a sévi pendant 18 mois en Sierra Leone était officiellement terminée, le week-end a vu se dérouler des cérémonies poignantes. Dimanche matin, alors que l’on n’avait pas encore rincé les verres à champagne, que les foules continuaient à se disperser après les fêtes de cette nuit-là sur les plages, et que les fidèles des églises dansaient et applaudissaient pour exprimer leur jubilation, nous avons repris la route pour aller à une cérémonie traditionnelle de réconciliation qui se tenait dans un endroit qui avait été un des principaux foyers de l’épidémie d’Ebola dans la capitale.

Ebola tue rapidement– au bout de 21 jours, soit vous avez survécu soit vous êtes mort. Mais survivre ne veut pas dire que tout redevient comme avant. Au niveau individuel, des problèmes de santé peuvent persister, sans compter les revenus perdus, la stigmatisation et les traumatismes. Au niveau communautaire, l’Ebola a aussi causé des dégâts considérables et l’ l’UNICEF, en collaboration avec le ministère britannique du Développement international, s’efforce de les réparer. Au lendemain de la fin de l’épidémie, nous reprenons le travail.

Sur le terrain poussiéreux du stade de football de l’équipe des East End Lions, situé dans le quartier de Ferry Junction de la capitale, hommes, femmes et enfants s’abritent sous le toit improvisé d’une une bâche qui ondule sous les rafales. La saison des pluies lance ses derniers coups de vent avant de s’éclipser jusqu’à l’année prochaine. Après les présentations, c’est au tour d’Aminata*, 12 ans, de prendre la parole au micro. Elle parle des attentions que la communauté lui a prodiguées quand elle était en quarantaine à cause d’Ebola – les petites notes d’encouragement manuscrites que ses amies lui faisaient passer avec des dons de fruits et d’autres petits présents. Mais elle parle aussi de du revers de la médaille – être séparée de son frère après sa sortie du centre de traitement : ceux qui l’entouraient pensaient qu’ils la protégeaient contre de nouvelles souffrances.

Elle parle aussi du moment où on lui a dit que sa mère avait succombé à Ebola – une nouvelle qu’on lui a communiquée seulement après l’enterrement. Quand elle décrit comment elle a alors perdu « sa meilleure amie », « tout ce qu’elle avait » et « la seule personne dont elle s’était jamais sentie proche, » les gens de la petite assemblée pleurent à gros sanglots. Son père avait été le premier à tomber malade et il avait été soigné à la maison par la mère et le frère d’Aminata. Tous les trois sont morts par la suite alors qu’ils étaient soignés dans un Centre de traitement du virus Ebola.

Aminata est suivie sur le podium par Ibrahim*, un jeune garçon. Il vivait avec un oncle qui est tombé malade de l’Ebola. Un voisin a appelé le numéro 117 de la ligne d’alerte spéciale et son oncle a été emmené par des membres du personnel sanitaire mais il est mort le jour même. Les semaines suivantes, plusieurs personnes du foyer ont aussi été infectées et la maison a été mise en quarantaine pendant environ 60 jours. Ibrahim décrit comment ses amis se sont tenus à l’écart, et comment sa maison a été surnommée « la maison d’Ebola ». Quand la quarantaine a pris fin, personne ne voulait jouer avec lui et ses amis le fuyaient. Quand venait le moment de jouer au football, personne ne le choisissait pour faire partie de l’équipe. À l’école, personne ne voulait s’asseoir à côté de lui.

Ebola a divisé les communautés, provoqué des ressentiments et des traumatismes qui compromettent la cohésion sociale. Face à cette situation, l’UNICEF intervient avec ses partenaires en faisant appel aux cérémonies de réconciliation traditionnelles afin de promouvoir le dialogue et le rétablissement des liens sociaux. Ce genre de cérémonies a été utilisée pour la dernière fois à la fin de la guerre civile qui a ravagé la Sierra Leone pour faciliter le processus de réconciliation.

De nombreuses familles n’ont pu faire leurs adieux aux disparus selon les coutumes  traditionnelles, soit à cause de la rapidité des inhumations, soit parce qu’elles étaient elles-mêmes en quarantaine ou en isolement. Les rites normaux comme les veillées funèbres, les cérémonies religieuses, et le traditionnel partage du « fourah » (riz agglutiné) accompagné de noix de cola et de viande d’animaux sacrifiés ont été limités par les mises en quarantaine, la restriction des rassemblements et les difficultés économiques. « Beaucoup de gens pensaient qu’ils n’avaient pas pu fini leur deuil parce que ces actes de remémoration et de partage ont une place centrale dans la vie des communautés, y compris pour apaiser les morts, » explique Batu Shamel, un Spécialiste de la protection de l’enfance de l’UNICEF. « Dans certaines communautés, on croit que sans ces cérémonies, les disparus ne réussiront pas à passer vers la vie dans l’au-delà. »

 

Hawa Mansaray, un assistant social de l’ONG partenaire DCI ouvre les cérémonies à Ferry Junction
UNICEF Sierra leoneHawa Mansaray, un assistant social de l’ONG partenaire DCI ouvre les cérémonies à Ferry Junction.

L’épidémie d’Ebola a aussi créé des divisions entre voisins, et entre des chefs de communauté et leurs communautés. Quand des voisins ont appelé le numéro 117 de la ligne spéciale pour signaler la présence d’une personne malade dans la maison voisine, et que cette personne est ensuite décédée après avoir été emmenée, tension et accusations persistent. Les personnes chargées de dépister les malades et de les placer en quarantaine continuent à susciter des rancœurs résiduelles, même s’ils ne faisaient que leur travail. Et certains rescapés et d’autres personnes touchées par l’épidémie continuent à subir stigmatisation et discrimination.

Ces cérémonies de réconciliation communautaires représentent la première chance de pouvoir exprimer ouvertement de tels griefs. Au cours d’une scène chargée d’émotions, un membre de la communauté a accusé ouvertement un conseiller local d’être responsable de la mort d’un membre de sa famille parce qu’il  avait appelé le numéro de la ligne d’alerte pour informer les services. Ces réunions donnent une chance aux dirigeants de la communauté et à d’autres responsables d’expliquer pourquoi certaines choses ont été faites et de demander d’être pardonnés pour les souffrances causées. À la fin de la cérémonie, le dialogue entre les deux parties était rétabli, et une meilleure compréhension de ce qui s’était passé avait été obtenue.

Le dimanche 8 novembre 2015, lendemain de la fin de l’épidémie, un service religieux de souvenir a été célébré à Ferry Junction. Les noms des disparus ont été lus à l’assemblée et l’on a commémoré la mémoire des victimes. L’après-midi, alors que le vent et la pluie s’atténuaient, on a prié et, après les témoignages apportés par des enfants et des adultes, les dirigeants de la communauté ont sollicité un pardon et ont promis d’aider les personnes touchées. Alors que le soleil perçait les nuages, un agneau a été sacrifié et sa viande partagée avec du riz agglutiné et des noix de cola. On n’a peut-être pas encore trouvé un remède au virus Ebola mais le douloureux processus de réconciliation est maintenant bien engagé.

*Ces noms ont été changés

John James est Spécialiste en communication pour l’UNICEF Sierra Leone

 

 

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