Enlevée

Le plus frappant à propos de Fati, ce sont les gestes de ses mains. Elles tranchent l’air comme des lames, ponctuant ses phrases qui s’égrènent en une succession rapide. Elle semble impatiente et anxieuse de raconter son histoire, une histoire que n’importe quel adulte trouverait atroce, pour ne pas dire un enfant de 15 ans.

« Un jour, dans le village, deux hommes nous ont suivies, moi et une cousine alors que nous rentrions chez nous », dit Fati qui est nigériane et originaire du village de Goulak, situé tout près de la frontière du Cameroun, au nord. « Les deux hommes sont entrés dans la maison et ont dit à mes parents qu’ils voulaient nous épouser, ma cousine et moi. Ces hommes appartenaient à Boko Haram. Ils étaient armés. »

Fati, 15 ans, portant sa sœur, étreint sa mère Mariam au camp de réfugiés de Minawao, au nord du Cameroun. Elle a été enlevée par Boko Haram puis finalement libérée par des soldats camerounais ; elle a pu retrouver sa famille dans un camp de réfugiés du Cameroun.
UNICEF/UN015787/PrinslooFati, 15 ans, portant sa sœur, étreint sa mère Mariam au camp de réfugiés de Minawao, au nord du Cameroun. Elle a été enlevée par Boko Haram puis finalement libérée par des soldats camerounais ; elle a pu retrouver sa famille dans un camp de réfugiés du Cameroun.

« Les rebelles étaient arrivés à Goulak une semaine auparavant », dit Fati qui vit aujourd’hui au Cameroun dans un camp de réfugiés. Ils cherchaient à recruter des jeunes garçons. » La mère de Fati avait fait en sorte que ses deux fils aînés puissent s’enfuir. Puis le reste de la famille, Fati, ses parents et ses six frères et sœurs, était partis dans les montagnes voisines où ils avaient campé pendant trois jours. Une fois que la situation avait semblé de nouveau sûre, et parce que leurs provisions s’étaient épuisées, ils étaient rentrés chez eux.

C’est à ce moment que Fati a remarqué les hommes qui la suivaient.

« Nous avons essayé de leur dire que nous étions trop jeunes pour nous marier », dit-elle. Mais, menacées par des armes,  Fati et sa cousine n’ont pas eu d’autre choix que de les suivre.

Fati a passé plus d’un an en captivité, obligée de se marier avec un combattant adulte de Boko Haram ; elle a été violée, constamment déplacée, a essuyé des tirs de soldats nigérians et camerounais et d’avions de combat, vivant dans la peur et ne sachant pas si elle reverrait un jour sa famille.

« Ces avions, ils bombardaient tout le monde, pas seulement Boko Haram », dit-elle ; puis elle imite les détonations énormes qu’ils produisaient : boum, boum.

Elle dit qu’à un certain moment, pendant sa captivité, elle a entendu parler de filles qui avaient été enlevées à Chibok par Boko Haram. Puis elle les a rencontrées et elle est devenue amie avec certaines d’entre elles. Elle dit qu’elle ne peut pas dire combien il y avait là-bas de filles enlevées. « Il y en avait trop.»

“Boko Haram voulait nous utiliser, nous les filles, pour commettre des attentats-suicides et de nombreuses filles le voulaient également», se souvient-elle. « Cela parce qu’elles voulaient rejoindre l’armée et se faire enlever leurs ceintures. De cette façon, elles pouvaient s’échapper. »

Mais Fati ne s’est jamais portée volontaire.

Gros plan des mains d’une fille posées sur ses cuisses.
UNICEF/UN015786/PrinslooFati au camp de réfugiés de Minawao, au nord du Cameroun. Elle a été enlevée par Boko Haram et a passé treize mois en captivité.

Selon les estimations de l’UNICEF, l’utilisation d’enfants, notamment de filles, par Boko Haram pour commettre des attentats-suicides a fortement progressé au cours des mois derniers au Nigeria et au Cameroun. Et certaines charges explosent grâce à un contrôle à distance.

Un jour, alors qu’elle était en fuite avec ses ravisseurs, des soldats camerounais ont réussi à les capturer. « Les soldats ont envoyé les hommes en prison et on m’a emmenée au camp de réfugiés de Minawao », dit Fati.

C’était en octobre 2015 soit plus de treize mois après son enlèvement par Boko Haram.

Au camp de Minawao, Fati a été placée dans une famille d’accueil et est vue chaque jour par des assistantes sociales épaulées par l’UNICEF et employées par ALDEPA, une ONG locale.

« Elles me rendent visite tout le temps et m’encouragent dans ma vie au camp », dit-elle. Elles lui fournissent aussi des vêtements quand elle en a besoin pendant la saison hivernale et, par l’intermédiaire de l’UNICEF, sa famille d’accueil reçoit des produits alimentaires et des ustensiles de cuisine.

Puis, un jour, grâce à une personne vivant dans le camp et originaire de son village et avec l’appui ALDEPA, un partenaire de l’UNICEF, Fati a pu entrer en contact avec sa mère, Mariam, et lui parler par téléphone mobile. Quelques jours plus tard, elles se retrouvaient au camp de Minawao.

Fati porte sa jeune sœur qui n’était qu’un bébé quand elle l’a vue pour la dernière fois. Elles semblent inséparables et aussitôt que Fati la dépose, sa sœur se met à pleurer. La mère de Fati, Mariam, est impatiente de la ramener chez elle.

« Les autres enfants son là-bas sans moi », dit Mariam. « Et ils sont totalement seuls. »

« Mon père est tombé malade pendant que j’étais absente et il est mort », dit Fati, des larmes coulant sur son visage. « Je ne le reverrai plus jamais. »  Elle serre les bracelets en or qu’elle porte, un cadeau de sa mère. « Je ne les enlève jamais, ils restent toujours sur moi. »

Patsy Nakell est responsable de la communication pour UNICEF Afrique du Sud.

 

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