En Ukraine, la guérison passe par l’écoute

Marioupol est une ville située à proximité de la ligne de front du conflit qui sévit dans l’est de l’Ukraine. Certains de ses quartiers se trouvent particulièrement près des combats.

C’est notamment le cas de celui de la rive gauche où se trouve le centre pour jeunes où je travaille en tant que psychologue. Mon travail consiste à apporter un soutien psycho-social aux jeunes.

Ceux qui fréquentent notre centre savent fort bien ce qu’est un conflit armé, puisqu’ils ont personnellement connu l’horreur des tirs d’artillerie. Ils savent très bien ce qu’ils doivent faire en cas de pilonnage, où se trouvent les abris, certains ayant déjà dû s’y réfugier. À l’école, à la maison, dans la rue, les adolescents vivent avec pour toile de fond le conflit armé qui touche la région.

Les adolescents qui fréquentent notre centre pour jeunes sont tous différents et confrontés à divers problèmes. Cependant, ils ont tous un point commun : la souffrance psychologique liée aux combats. Souvent, ils ne comprennent même pas ce qu’il leur arrive ; nous essayons donc de trouver ensemble l’origine de leurs troubles. Il peut s’agir d’un étudiant jusqu’alors studieux qui se comporte tout à coup de manière agressive, d’une jeune fille de nature gaie et sociable qui devient soudainement d’humeur maussade. Par ailleurs, nombre de ceux déplacés au sein de la ville ne parviennent toujours pas à s’intégrer et à nouer des liens sociaux.

En Ukraine, une psychologue avec l’une des jeunes filles qu’elle suit en consultation.
UNICEF/UN058418/SchueppAnastasiya Kashyra (à gauche), psychologue dans un centre pour jeunes de Marioupol, travaille avec des adolescents dans l’un des quartiers les plus touchés par le conflit armé qui sévit dans l’est de l’Ukraine.

Le cas de Victor*, 15 ans, m’a particulièrement marqué : ses professeurs, sa mère, ses voisins et le personnel du centre ont commencé à se plaindre du comportement asocial du jeune adolescent. Victor se comportait en effet de manière très provocante, voire même parfois agressive. J’ai tenté à plusieurs reprises d’établir un contact avec lui et de lui parler, mais Victor a systématiquement rejeté mes propositions. Au cours d’une session d’art-thérapie, durant laquelle nous travaillions avec des cartes associatives, Victor en a pris une et est devenu blême. Il s’est assis et a dit, calmement : « C’est mon grand frère. Il est mort il y a deux mois dans le conflit ». Après cette séance, le jeune garçon a de lui-même demandé à s’entretenir avec moi. Puis, au cours d’une consultation individuelle, il a enfin pu exprimer ses émotions, enfouies depuis très longtemps. Selon lui, comme il était devenu l’homme de la famille, il n’avait pas le droit de montrer ses faiblesses. Pour lui, l’enfance était terminée. Aujourd’hui encore, je continue mon travail avec Victor et son état psycho-émotionnel est devenu plus stable. Sa mère et lui ont déménagé dans un quartier plus « calme » de la ville. Pour autant, il continue de venir au centre pour jeunes.

Les histoires telles que celles de Victor se comptent par dizaines. Chacune d’entre elle est unique et requiert une attention et une approche particulières.

Très souvent, les adolescents qui arrivent au centre ne comprennent pas ce qu’il leur arrive d’un point de vue physique. Ils se sentent comme oppressés, bégaient, sont devenus hyperactifs ou, au contraire, apathiques. Tous ces comportements sont directement liés au stress qu’ils subissent de manière répétée depuis le début du conflit il y a trois ans.

Jeunes filles assises à une table, en train de dessiner
UNICEF/UN058417/Youth UnionDes adolescentes suivent une séance d’art-thérapie dans l’un des centres pour jeunes de Marioupol appuyés par l’UNICEF, dans l’est de l’Ukraine. Les psychologues ont recours à la création pour aider les enfants à exprimer leurs émotions.

Ensemble avec ces adolescents, nous essayons de surmonter toutes ces difficultés. Nous pratiquons l’art-thérapie, grâce à laquelle ils apprennent à comprendre et à accepter leurs sentiments et émotions. Nous leur faisons faire des exercices de relaxation, leur enseignons comment détendre leur corps et mettre leur esprit au repos, ou encore parfois, nous discutons simplement des sujets qui les inquiètent (parfois, il suffit juste de les écouter).

La difficulté de mon travail dans ce quartier de la ville est liée au fait que le bien-être des adolescents dont je m’occupe ne s’améliore que pour une période de temps limitée. En effet, après chaque nouveau tir d’artillerie, leur état psycho-émotionnel se dégrade énormément et nous devons alors reprendre tout le travail depuis le début.

Le plus important pour les adolescents qui fréquentent le centre pour jeunes est d’être écoutés, entendus, compris et acceptés. Et c’est précisément ce en quoi consiste mon travail : les aider à rester des adolescents et des enfants et à profiter même des tous petits bonheurs, de sorte à ressentir des émotions positives et à pouvoir surmonter les difficultés et les épreuves afin de ne pas conserver ce « traumatisme du conflit armé » à l’âge adulte.

*Le nom des adolescents a été changé afin de protéger leur identité.

En lire plus sur la situation des enfants en Ukraine.

Dans l’est de l’Ukraine, Anastasiya Kashyra travaille en tant que psychologue pour enfants et adolescents au sein de l’un des quatre centres pour jeunes appuyés par l’UNICEF et gérés par Mariupol Youth Union. Elle dirige des discussions de groupe et des classes d’art-thérapie et propose des séances de soutien individuelles pour aider les jeunes à exprimer leurs blessures émotionnelles liées au conflit.

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