Ebola en Guinée : 12 mois pour changer entièrement des cultures

Retrouvez ici toutes les dernières informations sur le travail de l’UNICEF pour protéger les enfants et leurs familles dans les pays touchés par l’épidémie d’Ebola.

Proverbe loma : « Ce que tu ignores paraît plus vieux que toi. »

Pourquoi est-ce que ça prend tant de temps ? Pourquoi est-ce que les gens manifestent encore de la résistance après des mois d’explications répétées sur la prévention d’Ebola ? La population guinéenne, le personnel exténué d’organisations internationales, les docteurs épuisés et les communautés locales s’impatientent alors que l’épidémie se prolonge pour un douzième mois. Mes collègues de l’UNICEF de Guinée travaillent de 16 à 20 heures par jour, sans week-ends, voyagent sur des routes impossibles, impassables, expérimentent de nouvelles idées, de nouvelles méthodes, surmontant les résistances une maison à la fois.

Mais l’épidémie continue, et la résistance se renforce puis s’affaiblit, ou fait son apparition dans des endroits complètement nouveaux. Ne voulant pas surcharger mes collègues d’encore plus de travail, j’accepte leur requête d’aller moi-même trouver les réponses à ces questions. J’ai quitté Genève et je suis arrivé à Conakry, puis un court trajet en avion jusqu’à Nzérékoré, un des épicentres de l’épidémie.

On m’a demandé de séjourner dans la zone forestière et d’apporter à cette intervention ma perspective, produit d’années à travailler dans des situations d’urgence. Quand j’arrive à Nzérékoré, je suis accueilli par le chef de l’antenne de l’UNICEF pour la Guinée Forestière, le Dr Thierno Bah. Il a l’air fatigué. Il me raconte comment il a envoyé le premier courriel, en février dernier, au sujet d’une maladie mystérieuse dont mouraient les gens. Il a rapidement distribué le chlore et le savon qu’il avait sous la main, tout en sachant que ce n’était probablement pas le choléra, mais l’hygiène n’est jamais inutile. Un des axes d’intervention principaux de l’UNICEF dans la lutte contre cette épidémie est la mobilisation des communautés locales pour qu’elles se protègent et pour prévenir une propagation plus étendue. Je lui ai demandé à quels défis il devait faire face pour enrayer cette épidémie.

« Il y a de nombreux facteurs qui contribuent à la difficulté de l’intervention, » m’a-t-il expliqué. « Dans une région où il n’y a pas moins de 30 langues différentes, des traditions solidement enracinées, des inimitiés anciennes et une suspicion générale envers les étrangers au pays et les autorités, nous devons aller de village en village, de maison en maison, pour écouter et pour expliquer. Nous avons souvent réussi à obtenir la confiance des communautés locales, pour ensuite découvrir que les résistances refaisaient surface et que tout le processus devait être répété. Et puis il y a la violence. Les gens ont peur. Ils croient qu’il y a manipulation. Les gens sont amenés dans les centres de traitement, parfois ils n’en reviennent pas. Comment réagiriez-vous si quelqu’un venait chez vous revêtu d’un Équipement de protection personnelle, emmenait votre mère, et que vous ne la revoyiez plus jamais ? Et, facile à comprendre, la peur de la maladie elle-même. La réponse réside dans les communautés elles-mêmes et c’est dans ce sens que nous travaillons. Vous devez faire vos propres constatations. »

J’étais d’accord. C’était la raison pour laquelle j’étais venu en Guinée. Thierno m’a attribué un chauffeur, Mary, et m’a offert un choix. Est-ce que je voulais visiter un village qui coopérait déjà avec les responsables des services sanitaires, ou un village qui était, après de nombreuses visites et discussions, tout juste prêt à entrouvrir ses portes à l’intervention contre l’épidémie d’Ebola ? J’ai choisi la deuxième option – le village de Bokoulouma dans la sous-préfecture de Balizia. Mary et moi avons pris la route. Je notais qu’à mesure que nous approchions du village, Mary, normalement très animée, était devenue très silencieuse. C’est seulement plus tard qu’elle me confia qu’elle avait peur. Elle avait été initialement désignée comme chauffeur pour la fatale mission de Womey qui s’était terminée par la mort brutale de plusieurs membres de la campagne de sensibilisation et de journalistes. À peine quelques semaines auparavant, elle avait été menacée à Beyla et sa voiture criblée de pierres. Mary était très consciente des risques que comportait son travail et des réalités de la campagne de sensibilisation sur l’épidémie d’Ebola sur le terrain.

À notre arrivée à Bokoulouma, un bon signe – Lavage des mains obligatoire à l’entrée du village, cela signifiait que les messages faisaient leur effet. Nous avons été accueillis par la communauté et des membres de l’administration locale et de l’équipe de mobilisation sociale qui incluait l’UNICEF, l’ONG Association d’Action Communautaire en Guinée (AACG) et le pasteur local.

Quand vous visitez un petit village en Guinée, comme dans la plupart des endroits en Afrique, vous devez respecter le protocole et commencer par rencontrer les notables locaux. Dans la situation présente, c’est vital pour le succès de la mission. Ce sont des gens qui font face à une nouvelle maladie mortelle dans leur pays. Ils sont essentiellement coupés des grands médias. Ils ont vu et ils ont entendu des choses terribles. Si elles ne témoignent pas de respect et de compréhension, les équipes de sensibilisation ne feront pas de grand progrès.

Les équipes de mobilisation sociale de l’UNICEF savent que la chose la plus importante est d’écouter. Fréquemment, les gens désirent simplement être écoutés. Nous rencontrons donc les anciens et nous écoutons attentivement les gens du village. Dalla, 52 ans, mère de trois enfants, a déclaré à l’équipe, « Nous avions peur. La première fois qu’une équipe est venue, nous avons refusé de les recevoir. Puis une femme d’un autre village est morte d’Ebola. Peu après, la maladie a emporté son fils et trois autres personnes. On nous a interdit de visiter le village. »

« À cause de notre résistance, notre propre Chef n’a pas été autorisé à participer à une réunion à la préfecture. C’est à ce moment-là que nous avons décidé d’écouter les équipes qui venaient ici. Nous avions l’habitude de manger dans le même bol, maintenant nous utilisons nos propres bols, même dans nos familles.

« Malgré cela, Ebola crée de l’anxiété. Nous l’avons toujours à l’esprit. Quand nous allons travailler aux champs, nous ne parvenons pas à travailler à cause de cette anxiété. »

Ceci m’a frappé. L’UNICEF travaille depuis longtemps avec des familles et des enfants en détresse pour réduire leurs traumatismes par un soutien psycho-social. Ces villageois avaient beau ne pas avoir eu de cas d’infection ni perdu aucun membre de leur communauté, leur traumatisme était visible.

(c) UNICEF Guinea/2014/Christophe Boulierac
Une réunion de sensibilisation organisée le 21 novembre dans le village de Bokoulouma. (c) UNICEF Guinea/2014/Christophe Boulierac

Nous avons demandé à un jeune homme, qui avait peut être 28 ans, « Qu’est-ce qu’Ebola a changé pour vous ? » Il a détourné son regard pendant une minute, puis a répondu, « beaucoup de gens sont morts… les autres gens ne veulent pas acheter nos récoltes. Nos écoliers privés d’école sont oisifs et agités. Ebola nous a volé notre motivation. Nous avons cru que la première équipe de sensibilisation était venue pour nous tromper. Nous avions entendu dire, ’la pulvérisation signifie la mort’. »

J’avais entendu rapporter cette rumeur auparavant. Les gens ont naturellement été perturbés de voir des hommes et des femmes complètement revêtus de combinaisons de protection pulvériser les maisons des victimes de l’Ebola avec du chlore. Pour faciliter une meilleure compréhension, les équipes chargées de la pulvérisation font des démonstrations dans les villages. Ils montrent comment ils mettent leur combinaison, chargent les pulvérisateurs et invitent les spectateurs à participer à l’arrosage de maisons de démonstration non contaminées.

Nous avons écouté et discuté, et écouté à nouveau pendant plus de quatre heures. C’est là que j’ai finalement commencé à comprendre les défis auxquels font face les équipes de mobilisation sociale qui opèrent à travers toute la Guinée. La peur qui existe, la patience requise; le traumatisme auquel les gens sont confrontés est redoutable.

Alors que les conversations prenaient fin, on me donna un poulet vivant et, en dépit de mon sentiment d’être un simple observateur, la communauté me baptisa d’un nouveau nom, Christophe Guilavogui — un nom de famille courant à Bokoulouma.

En quittant ce village, sur la route du retour à Nzérékoré je suis passé dans plusieurs autres villages. Étant donné l’étendue de ce pays, la difficulté de parvenir jusqu’aux villages et la diversité des cultures de ces communautés, je pouvais clairement percevoir les difficultés à venir dans cette région. Demain, ce serait un autre jour, un autre village, souvent une autre culture – de nombreuses équipes et de nombreuses communautés s’activent à de nombreux endroits. Peut être auraient-ils à nouveau de la chance demain. Peut être pas.

Quelques jours plus tard, j’ai appris que l’UNICEF et ses partenaires avaient réussi à organiser un Comité villageois de vigilance à Bokoulouma. Ces comités sont formés de membres de la communauté qui jouent le rôle d’agents de liaison entre la population et les services qui leur sont offerts dans le cadre de la lutte contre l’Ebola. La vérité est que seules les communautés locales et une réponse communautaire permettront de mettre fin à cette épidémie.

Prochaine étape : Kourémalé pour une visite à une autre communauté locale à la frontière du Mali.

Christophe Boulierac est un porte-parole de l’UNICEF basé à Genève. Il s’est récemment rendu en Guinée pour observer l’intervention menée contre l’épidémie d’Ebola. Timothy La Rose est spécialiste des communications pour l’UNICEF de Guinée.

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