Diffa meurtrie mais Diffa qui survit

Je viens à Diffa pour la première fois, une ville pourtant située qu’à 400 km de ma ville natale, Zinder. J’accompagne une mission de l’UNICEF chargée de documenter les besoins et la réponse en cours dans l’extrême-est du Niger, région très vulnérable et soumise à l’insécurité depuis quelques années. La situation humanitaire y est grave et ne fait que se dégrader et nous avons besoin de comprendre comment accompagner les populations au mieux et améliorer leur quotidien.

Diffa, la principale ville de la région, vit constamment sous la menace de Boko Haram, un groupe terroriste basé au Nigéria et affilié à l’État islamique. Le décor est chaotique, invraisemblable, très éloigné de tout ce que j’avais imaginé. Diffa est devenue un vaste champ de bataille, où les bruits de tirs n’étonnent plus personne. Cela me surprend et m’effraie : je n’ai jamais connu de telles violences auparavant.

Depuis les attaques du 6 février 2015 à Bosso et à Mainé-Soroa, des villes situées le long de la frontière avec le grand voisin anglophone, les populations vivent retranchées : plus de 300 000 personnes, venues du Nigeria et du Niger, ont dû quitter leurs foyers pour trouver refuge près de villages et de villes où un minimum de sécurité est garanti. Bon nombre de personnes déplacées sont issues de la zone de la Komadougou Yobé, la rivière qui sépare le Niger du Nigéria. Les villages qui longent cette rivière, des deux côtés de cette frontière naturelle, ont fui au Niger pour se mettre à l’abri.

Pour accueillir le flux de réfugiés en provenance du Nigéria, l’État du Niger et ses partenaires ont mis en place dès 2013 un premier camp de réfugiés. D’’une capacité de 10 000 personnes, Sayam Forage n’accueille que 1182 personnes à ce jour. La plupart des déplacés préfèrent habiter chez des familles d’accueil ou près des zones de peuplement, d’où il est plus facile d’obtenir des informations sur les proches restés au Nigéria. C’est aussi le cas du camp de Kablewa qui devait abriter les personnes déplacées de la région du lac Tchad. Ainsi, l’ONU estime que près de 70 000 personnes vivent aujourd’hui dans des sites spontanés le long de la route nationale principale qui traverse la région de Diffa.

A Diffa, je me rends au Centre mères-enfants, soutenu par l’UNICEF, qui offre gratuitement des soins vitaux aux femmes et à leurs enfants. Je visite le CRENI, le centre de récupération nutritionnelle pour les enfants atteints de malnutrition aiguë sévère avec complications médicales : un tiers des enfants hospitalisés viennent du Nigéria. Il n y a plus aucun lit de libre, en raison du nombre de déplacés qui ne fait que grossir. Pourtant, ceux qui n’accèdent pas rapidement aux soins mourront. « Avec plus de moyens, on pourrait faire plus », explique Kiari Aissa, la médecin-chef du CRENI. Elle souligne la progression de l’épidémie de VIH/Sida, qui prend de l’ampleur : 10% des enfants malnutris sont infectés selon le gouvernement. Pourtant, je sens que l’espoir est là, il se lit sur les visages des mères qui sortent du Centre aujourd’hui, leur enfant souriant sur les genoux.

Au site de Nguel Wanzam, à 70km à l’est de Diffa, c’est 1000 ménages qui reçoivent des biens non-alimentaires, une assistance financière et technique de l’UNICEF et de ses partenaires. Chaque ménage reçoit des biens de première nécessité, des choses auxquelles on ne pense pas forcément mais qui font cruellement défaut quand on est parti sans rien : des couvertures pour se protéger du froid ; des moustiquaires ; du savon ; des vêtements ou même de simples récipients.

Après une longue attente, Ya Falmata accompagnée de ses cinq enfants, reçoit enfin son kit. Son mari a été tué au cours d’une attaque de Boko Haram dans leur village de Dagaya, près de la rivière. A quatre reprises, Boko Haram a tenté d’attaquer leur village avant que tous ne décident de fuir pour ce nouveau site : « Une psychose totale », me dit-elle. Elle tente de reprendre le cours de sa vie, trouvant du réconfort grâce à l’aide humanitaire. La nourriture fait pourtant cruellement défaut et les conditions d’hygiène sont approximatives. Mais les enfants qui essayent les habits offerts par l’UNICEF me font rire : ils sont ravis et moi aussi.

Ya Falmata recevant son kit, au cours de la distribution de biens non-alimentaires sur le site Nguelwanzam
Ya Falmata recevant son kit, au cours de la distribution de biens non-alimentaires sur le site Nguelwanzam

Ce sont pourtant eux qui souffrent le plus. Cela doit être si difficile d’assimiler les atrocités qu’ils ont vues ou vécues. Des dizaines de milliers d’entre eux sont concernés. Certains ont vu leur village partir en fumée ; d’autres ont été témoins de choses bien pires. Ces traumatismes sont souvent difficiles à guérir, explique Adama, le coordinateur de COOPI, une ONG italienne qui offre une aide psychologique aux enfants dans le besoin via un programme financé par l’UNICEF. Il les accueille tous car « tous, dit-il, ont besoin de jouer et de s’exprimer ».

Outre NGuaguam, COOPI travaille déjà sur six autres sites de déplacés, tentant de rétablir l’équilibre social des enfants par l’écoute, l’accompagnement et les jeux collectifs, très appréciés. Le jeu permet aux enfants de communiquer et d’évacuer le stress, les cauchemars et toutes les craintes qu’ils ont accumulées. Les filles comme les garçons se plient volontiers à ces jeux et, pendant un court moment, j’oublie que je me trouve dans un site de déplacés. Entourée d’enfants qui dansent et chantent en cœur, je réalise qu’il y a de la vie dans ces endroits, et qu’elle est belle. Ils me le rappellent sans cesse : tant que nous irons de l’avant, il y aura de l’espoir. La vie est devant nous.

L’école est le meilleur endroit pour le comprendre. J’en suis convaincue : la principale chance que peuvent avoir les enfants déplacés de zones de conflit est de reprendre le chemin de l’école. Le troisième jour de mon voyage, je me rends à Abounga, l’un des 165 sites spontanés recensés à ce jour. Ici, des classes temporaires accueillent un effectif de 166 élèves dont la plupart sont issus de Tam, un village déserté à quelques kilomètres du Nigéria. L’effectif de cette école ne fait que grossir avec l’afflux, dont certains n’ont jamais été inscrits à l’école. C’est un énorme défi pour les enseignants, qui n’hésitent pas à enseigner dans la langue locale. L’école, appuyé par l’UNICEF, dispose aussi d’une cantine scolaire qui fournit à l’ensemble des élèves trois repas par jour, et cela tous les jours de la semaine.. A l’école, ces enfants retrouvent la joie de vivre dans un cadre scolaire devenu leur espace de jeux et de rencontres. C’est le cas de Moustapha, 11 ans, qui vient de Tam et participe activement en classe ou d’Aissarame qui s’est présentée d’elle-même à l’école.

Aujourd’hui, ces enfants jouissent d’un meilleur environnement de vie dans lequel, j’en suis persuadée, ils peuvent évoluer et cheminer vers leurs rêves. Et pour que cela reste possible, il faut continuer à agir aujourd’hui pour leur assurer de meilleurs lendemains.

Halima Laoual Bachir, blogueuse et ingénieure civile en spécialisation WASH, collabore également avec UNICEF Niger  

« Ce texte a été édité pour des raisons de format. Lisez la version originale dans son intégralité sur La Voix des Jeunes ».

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Commentaires :

  1. Ce n’est pas si facile de faire disparaître les souffrances de ces femmes et leurs enfants d’un revers de main. Il faut un investissement sérieux qu’ils jouissent au moins de l’essentiel. Merci pour ce brillant qui retrace une expérience vécue. Bonne chance.