De la Syrie au Yémen : Ma vie d’experte en eau, assainissement et hygiène

« S’il vous plaît, puis-je avoir une baignoire en plastique pour faire la toilette de mon bébé ? », me murmure à l’oreille une femme timide, entre deux âges. Comme beaucoup de familles déplacées vivant dans cette école, elle a fui son domicile à Hodeïda en juin 2018 face à la recrudescence des combats au Yémen. Je pose les yeux sur le beau visage paisible de la fillette d’un mois, si frêle, qu’elle tient dans ses bras, et je lui confirme que nous allons lui fournir le nécessaire.

Mon rôle en qualité d’experte EAH (Eau, assainissement et hygiène) au bureau local de l’UNICEF à Sana’a, est d’intervenir rapidement auprès des familles (comme celle de cette maman) qui fuient les conflits ou font face à des urgences de santé publique comme les épidémies de choléra. Je suis notamment chargée de suivre la situation et de m’assurer que toutes les mesures nécessaires sont en place. Je gère en outre la planification et la mise en œuvre des programmes, les partenariats avec les organisations gouvernementales et non gouvernementales, ainsi que la coordination avec d’autres secteurs (santé, nutrition, éducation, protection de l’enfance et communication pour le développement).

L’approvisionnement en eau des habitants de Sana’a dépend de puits privés. À mon arrivée au Yémen, j’ai pu constater les difficultés rencontrées par les femmes et les enfants pour obtenir de l’eau potable : ils devaient faire un long trajet et attendre patiemment le camion permettant de remplir leurs jerricanes. J’ai été dévastée de voir qu’il n’y avait aucune fontaine pour tirer directement l’eau des puits.

Une femme, en compagnie de plusieurs enfants près d’une brouette remplie de jerricanes.
© UNICEF/Yemen/2019/AlhajomarÀ Sana’a, l’auteur Maysoun Alhajomar en plein échange avec des enfants qui attendent l’arrivée des camions pour remplir leurs jerricanes.

J’ai toujours considéré l’eau comme source de vie et de paix : je ne conçois pas qu’on puisse l’utiliser comme une arme. Je me suis donc mise à réfléchir aux solutions susceptibles d’offrir un accès à l’eau potable aux familles, tout en leur rendant leur dignité. J’ai organisé des réunions avec les partenaires de l’UNICEF et conclu des accords visant à installer des citernes raccordées aux puits et dotées de robinets et de bornes-fontaines. L’approvisionnement en eau est désormais simple et sécurisé, ce qui a vraiment changé la vie des enfants et de leur famille. Ce que j’apprécie le plus dans mon travail, c’est d’avoir une vraie interaction avec les personnes dans le besoin, d’aller à leur rencontre chez elles et de discuter avec les femmes et les enfants de la façon dont nous pouvons les aider au mieux à soulager leurs souffrances.

Ma passion professionnelle et mon insatiable désir de secourir toujours plus d’enfants et de femmes m’ont incitée à franchir le pas et à mettre mes convictions à l’épreuve de la réalité. C’est désormais chose faite !

Originaire de Syrie, j’ai commencé ma carrière en tant qu’ingénieur du génie civil dans mon pays natal. Lorsque la crise syrienne a atteint son paroxysme à Alep, j’ai décidé de présenter ma candidature dans l’humanitaire et décroché un poste de médiatrice EAH à l’UNICEF. La situation étant critique, j’ai dû me rendre dans une autre ville pour passer mon entretien. Malgré la présence notoire de tireurs embusqués le long du trajet, j’étais déterminée à poursuivre mes ambitions. Je n’oublierai jamais l’homme tué par balle à mes côtés pendant que nous traversions une zone dangereuse. Je n’ai jamais couru aussi vite de ma vie. Cette expérience traumatisante ne m’a en rien démotivée. C’est terrifiant de travailler en temps de guerre, en tâchant d’éviter les tirs de mortier et les balles pour secourir les victimes. Je suis très fière d’avoir agi pour mon pays en de telles circonstances et j’ai eu la joie d’obtenir une récompense du bureau de pays pour mes réalisations.

Une femme en pleine discussion dans la rue avec plusieurs enfants.
© UNICEF/Yemen/2019/AlhajomarMaysoun est la seule femme parmi les cinq membres de l’équipe EAH du bureau local de Sana’a. « Le fait d’être une femme m’avantage dans certaines tâches professionnelles ; cela me permet d’aider les autres plus facilement. »

Quitter la Syrie pour rejoindre l’UNICEF au Yémen en février 2018 a marqué un tournant dans ma vie. Toutefois, après avoir vécu sept années de conflit à Alep, la décision a été plus facile à prendre.

Il est intéressant de souligner que je suis la seule femme parmi les cinq membres de l’équipe EAH, ce qui me vaut de nombreuses questions et remarques vu la difficulté du poste : « Jamais une femme ne pourra surmonter une situation d’urgence extrême. » ; « C’est un travail d’homme. » ; « Montrez-vous rationnelle et n’écoutez pas votre cœur, mais votre cerveau. », etc. Autant de messages que je me remémore aujourd’hui avec un sourire confiant. Tout le monde a essayé de me faire changer d’avis. Ma passion professionnelle et mon insatiable désir de secourir toujours plus d’enfants et de femmes m’ont incitée à franchir le pas et à mettre mes convictions à l’épreuve de la réalité. C’est désormais chose faite !

Aujourd’hui, je mène une nouvelle vie au Yémen. Je partage un appartement avec l’une de mes collègues au sein d’un complexe des Nations Unies. Mes déplacements sont limités en raison de l’insécurité et de l’instabilité de la situation. Si j’ai l’habitude de faire la cuisine, j’avoue que l’odeur réconfortante des petits plats concoctés par ma mère à Alep me manque parfois.

Une femme en train de discuter avec un jeune garçon dans les bras de sa mère.
© UNICEF/Yemen/2019/Alhajomar« Je rêve que plus aucun enfant ne meure de diarrhée et ne boive d’eau polluée, et que les droits de chacun d’eux soient respectés. »

Au début de ma carrière, je n’aurais pas pu imaginer me trouver ici aujourd’hui. En tant que femme au poste d’ingénieur du génie civil, j’ai principalement côtoyé des hommes en milieu professionnel, qu’il s’agisse de supérieurs hiérarchiques ou de collègues, mais cela ne m’a jamais posé de problème. Le fait d’être une femme m’avantage dans certaines tâches professionnelles ; cela me permet d’aider les autres plus facilement. En raison de leur culture, les Yéménites m’accueillent plus volontiers chez eux pour que j’instaure un échange avec d’autres femmes. Je peux ainsi interagir efficacement avec elles.

À toutes les femmes, je conseille de préserver leur estime de soi, de toujours aller de l’avant et d’affronter leurs peurs pour atteindre leur vrai potentiel, d’avoir foi en leur travail et en leur capacité à changer le monde, de garder les yeux rivés sur leurs objectifs et de se répéter sans cesse que rien n’est impossible. Nous devons vivre avec passion, écouter notre cœur et toujours mettre à l’honneur notre féminité. Nous ne devons jamais dissimuler ce que nous ressentons en tant que mère, sœur et fille, car ce sont ces sentiments qui nous guideront sur le chemin de l’exemplarité.

Je rêve qu’au Yémen, plus aucun enfant ne meure de diarrhée et ne boive d’eau polluée, et que les droits de chacun d’eux soient respectés, plus particulièrement en matière d’eau, d’assainissement et d’hygiène. J’y travaille d’arrache-pied.

Maysoun Alhajomar est experte EAH pour l’UNICEF au bureau local de Sana’a, au Yémen.

 

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