Le voyage forcé de Khadija au Tchad

Lorsque vous rentrerez de vacances, vous parlerez sans doute à votre famille et à vos amis de tous les endroits que vous aurez visités cet été et partagerez peut-être vos photos sur les réseaux sociaux. Pourtant, tous les adolescents n’ont pas cette chance et le seul « voyage » effectué par plus de 1,4 million d’enfants dans la région du lac Tchad est dû à des violences ou aux aléas climatiques.

En écoutant l’histoire de Khadija, 15 ans, et de ses nombreux déplacements, j’ai imaginé le périple dangereux qu’ont entrepris ces enfants migrants. En cinq ans, « Khadi », comme l’appellent ses amis, a vécu dans cinq endroits différents à cause d’un conflit ou de la sécheresse.

Khadija Kaku vit dans le camp de réfugiés de Dar es Salam, dans la région du lac Tchad. « Mon père est agriculteur, il est parti pour travailler sur un terrain loué près des rives du lac. Il ne veut pas que nous vivions seulement de l’aide humanitaire », dit-elle avec fierté.

Une jeune femme dans une robe safran.
UNICEF/TremeauPortrait de Khadija Kaku, camp de réfugiés de Dar es Salam, Tchad.

Kaku Khadija est née à Ariboye, un village isolé du nord-est du Nigeria qui n’a ni école ni eau potable. Ses parents louaient un petit terrain pour l’exploiter mais cela ne suffisait pas. « En 2010, il y a eu une autre sécheresse. Les récoltes n’étaient pas assez importantes pour nous permettre de survivre jusqu’à la fin de l’année. Nous avons dû quitter notre maison pour aller dans le village de Meltri, sur les rives du lac Tchad. Notre oncle nous y a accueillis », poursuit-elle.

Une vie d’adolescente

La vie de Khadija à Meltri ressemble à une vie d’adolescent telle que je la connais. « Mon oncle avait une télévision, un ordinateur et une petite boutique où il rechargeait les téléphones des gens. C’est là que j’ai développé une véritable passion pour les nouvelles technologies. On regardait les émissions de Bollywood et des clips vidéo de toute l’Afrique. Puis on sortait avec des amis et, pour s’amuser, on essayait d’imiter ce que nous avions vu dans les films ou les paroles des chansons », dit-elle avec un sourire embarrassé.

C’est aussi à Meltri que Khadija a découvert l’école, progressant rapidement jusqu’à la fin de l’école primaire. Mais la réalité allait vite la rattraper. « Un matin, quand nous sommes entrés dans la classe, nous avons trouvé une lettre qui avait été glissée sous la porte pendant la nuit, écrite en langue haoussa par Boko Haram. La lettre ordonnait aux parents de renvoyer leurs enfants chez eux et aux enseignants de quitter la région. » Le ton de sa voix change immédiatement lorsqu’elle raconte l’incident. Dans sa voix, je perçois l’amertume et le sentiment de s’être fait voler son enfance.

Poursuivie par le bruit des armes

Se sentant menacée, la famille décide de quitter Meltri pour Madai dans l’espoir de trouver la sécurité. « Nous avons passé seulement cinq ou six mois à Madai. J’étais terrorisée d’aller à l’école. Un matin, des hommes en turbans et habillés de noir ont attaqué le village, détruisant tout sur leur passage. Nous avions déjà voulu nous enfuir plusieurs jours auparavant mais où pouvions-nous aller ? », ajoute-t-elle.

« Je voulais prendre mes manuels scolaires mais je n’ai même pas pu le faire. Tout ce que nous avions, c’était les vêtements que nous portions. Nous avons marché pendant des jours, pieds nus. Quand nous sommes arrivés à Baga, mes pieds étaient extrêmement abîmés à force d’avoir marché dans les broussailles pleines d’épines. J’ai dû aller au dispensaire pour qu’on puisse les enlever avec des pinces. Il a fallu des heures. »

L’odeur de cendres et le bruit des armes poursuivent toujours Khadija. Puis, comme si cela ne suffisait pas, le 3 janvier 2015, la ville de Baga, leur dernier refuge au Nigeria, est également attaquée. Khadija continue de relater ses souvenirs, la fumée, les explosions se faisant plus proches, la fuite à pied, comme une histoire sans fin mais celle d’une famille persécutée plutôt que celle d’un album de voyage. « Nous avons couru jusqu’au lac et nous avons sauté dans un bateau pour nous enfuir vers le Tchad. Nous étions tous en état de choc, dans le bateau, les gens parlaient de corps sans vie laissés gisant sur le sol et de maisons incendiées. Je me bouchais les oreilles. »

En arrivant à Ngouboua, au Tchad, la famille pense avoir enfin trouvé la paix quand une autre attaque les force à prendre la fuite, pour la dernière fois, en direction du camp de réfugiés de Dar es Salam où vit aujourd’hui Khadija. « Je suis sûre que ce n’est pas fini, que nous devrons encore déménager. Je ne sais pas quand, le plus tard possible. Ici, j’ai commencé à aller à l’école ; c’est un peu difficile pour moi parce que tout est en français mais je m’y habitue. »

Avant mon départ, elle me montre le téléphone qu’elle partage avec une amie et dont le fond d’écran n’est autre qu’une actrice de Bollywood. « Plus tard, j’aimerais travailler dans l’informatique et les nouvelles technologies. Ce que j’ai appris avec Internet c’est que, même quand on ne sait pas quelque chose, quelqu’un sur la planète a ce dont on a besoin. C’est le meilleur moyen d’apprendre et de partager les connaissances. »

Badre Bahaji est responsable de la communication pour UNICEF Tchad à N’Djamena

 

 

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Commentaires :

  1. c’est une triste histoire. je rêve de travailler avec l’Unicef pour apporter ma modeste contribution au triste sort des enfants vulnérables.