Pris au piège : Dans les centres de détention en Libye

Chaque jour, des milliers de personnes quittent les régions intérieures d’Afrique et du Moyen-Orient et traversent le Sahara pour atteindre la mer Méditerranée via la Libye. Ils fuient la guerre, la violence et la pauvreté. Poussés par l’espoir de rallier l’Europe et de vivre une vie meilleure, ils se font exploiter, maltraiter, brutaliser et emprisonner, et meurent par milliers.

La journaliste Francesca Mannocchi et le photographe Alessio Romenzi, tous deux italiens, ont accompagné l’UNICEF pour rendre compte de la détresse dans laquelle se trouvent les enfants migrants dans les centres de détention en Libye. Voici leur récit.

Les noms et les détails permettant d’identifier les individus ont été modifiés ou supprimés pour assurer leur anonymat.

Rendez-vous sur www.unicef.org/uprooted pour en savoir plus sur la crise des migrants.

Un migrant regarde par la fenêtre d’un centre de détention.
© UNICEF/UN052640/RomenziUn migrant regarde par la fenêtre d’un centre de détention.

« Où suis-je ? » « Quand vais-je pouvoir sortir? »

Les mêmes questions reviennent, sans cesse répétées.

Dans les centres de détention, le temps n’existe pas. Le temps, c’est toujours le même instant, fait de cages, de silence, d’obscurité et de solitude. Le temps attend une réponse qui ne vient jamais.


2016 a été la pire année pour les traversées de la mer Méditerranée : plus de 4 500 personnes ont péri noyées en tentant de traverser la mer qui sépare la Libye de l’Italie.

En moyenne, 13 décès sont enregistrés chaque jour.

De nombreux autres ne sont probablement jamais enregistrés : ceux des victimes de naufrages dont on ignore tout.

Les départs ne cessent jamais. Même en hiver.

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Des milliers de migrants sont déjà partis. Des milliers d’autres arrivent en Libye chaque jour. Nombre d’entre eux tentent de se cacher, guettant la possibilité de prendre un bateau, mais des milliers sont pris au piège des centres de détention.

L’économie libyenne traverse une crise profonde et l’argent liquide fait défaut. La traite des êtres humains est une activité de plus en plus lucrative et combattue.

L’instabilité ronge le pays ; les milices s’affrontent ou s’attaquent aux forces gouvernementales. Certaines parties du pays sont aux mains de milices ennemies. Elles établissent leurs propres règles, contrôlent les frontières et arrêtent les migrants pour les exploiter et confisquer tout leur argent.

Il existe en Libye 24 centres de détention gérés par le gouvernement qui abritent des migrants de tout le continent et au-delà.

Les milices ont créé leurs propres centres de détention, et essayer d’en deviner le nombre est impossible.

Dans ce contexte, nous voulions pénétrer dans les centres de détention. Nous voulions les voir. Nous voulions parler aux enfants qui sont forcés d’y vivre.

« Nous ne parvenons pas à nous en sortir »

À travers la vitre d’une voiture, Tripoli a l’air d’une ville normale.

Les manèges le long du front de mer, les familles flânant dans les jardins publics et la circulation chaotique d’une ville en mouvement.

Mais en dépit des apparences, c’est une ville lourdement militarisée et pleine de colère. Tous les jours, des affrontements ont lieu entre milices rivales.

Dès le point du jour devant les banques, des centaines de personnes tentent leur chance chaque semaine pour obtenir leur argent.

Car aujourd’hui en Libye, avoir de l’argent liquide constitue un miracle.

Des migrants sont assis dans un bâtiment de l’un des centres de détention.
© UNICEF/UN052605/RomenziDes migrants sont assis dans un bâtiment de l’un des centres de détention.

Le cours officiel du dollar É.-U. est de 1,4 dinar. Sur le marché noir, il s’échange entre 5 et 7 dinars.

La corruption est désormais un facteur endémique dans la vie économique de la ville. Ceux qui ont de l’argent liquide détiennent le pouvoir.

Le représentant du Ministère de l’intérieur qui nous accompagne dans un centre de détention en parle sans détour : « À Tripoli, il y a 13 centres de détention illégaux, gérés par les milices armées. Nous ne pouvons même pas nous approcher de leurs territoires, car nous risquerions notre vie. »

[Les milices] disposent de sommes énormes en argent liquide extorquées aux migrants et demandent des rançons aux familles.

« Elles disposent de sommes énormes en argent liquide extorquées aux migrants et demandent des rançons aux familles », nous explique-t-il. « De notre côté, nous n’avons pas d’argent, même pour acheter de la nourriture, alors nous devons fermer les centres parce que nous ne parvenons pas à nous en sortir. »

Dans le centre de détention n° 1, 60 femmes et 20 enfants sont enfermés dans une pièce, vivant dans un espace exigu au sol jonché de dizaines de matelas posés les uns à côté des autres.

Certaines femmes tentent de mener un semblant de vie normale en peignant les cheveux des filles pendant que d’autres s’occupent des bébés.

Des enfants marchent dans la cour d’un centre de détention
© UNICEF/UN052805/RomenziDes enfants marchent dans la cour d’un centre de détention.

Will, âgé de 8 ans, est seul. Son regard est profondément triste.

Will est seul parce ses parents sont morts, noyés en mer.

Pendant le voyage, il n’avait pas de gilet de sauvetage et le bateau a chaviré.

« On voulait aller en Italie, on était sur un bateau », raconte-t-il. « Après un moment, le bateau a commencé à prendre l’eau et n’a pas tardé à couler. »

« Il y avait un garçon, à qui me suis accroché durant des heures, pendant qu’il nageait vers le rivage. Il m’a sauvé la vie. Mais mon père et ma mère sont morts. »

Depuis, quelques femmes du centre s’occupent de lui.

Il est pieds nus, désorienté. Il cherche des jouets parmi ceux, très rares, qu’on peut trouver ici.

Chaque fois que je disais à ma mère que je voulais devenir médecin, elle me répondait : ʺQuand nous arriverons en Italie, tu étudieras et tu deviendras médecin.

Un gardien libyen assure qu’il y emmène les enfants chaque jour, mais aux dires de l’un d’entre eux, cela n’arrive que tous les quatre jours.

À l’extérieur du centre de détention, il y a un grand espace ouvert.

Au fond de la pièce, Kamis câline l’un de ses plus jeunes frères pendant que sa mère en nourrit un autre.

Map of migration routes to Libya
En savoir plus sur la route de migration en Méditerranée.

Kamis a 9 ans et un grand sourire illumine son visage quand nous lui demandons quel est son rêve.

« Je veux être médecin », déclare-t-elle. « Avant de quitter le Nigéria, chaque fois que je disais à ma mère que je voulais être médecin, elle me répondait : ʺQuand nous arriverons en Italie, tu étudieras et tu deviendras médecinʺ. »

Mais Kamis et les membres de sa famille ne sont jamais arrivés en Italie. Ils ont été arrêtés en mer quand le bateau sur lequel ils étaient est tombé en panne.

La mère de Kamis commence à pleurer. Il est difficile de savoir si c’est le soulagement d’être vivante ou la culpabilité d’avoir emmené ses enfants sur un bateau gonflable pour traverser la mer.

« Je ne savais pas que c’était aussi risqué », avoue-t-elle, en larmes. « Personne ne m’a dit la vérité sur les dangers de ce voyage. »

« Je ne m’en suis rendu compte qu’une fois que nous nous sommes retrouvés sur le bateau. Les gens autour de nous pleuraient et criaient, et tout ce que je pensais, c’était : ʺSi c’est mon tour de mourir, ça ne fait rien, mais il faut que mes enfants surviventʺ. »

« Quand est-ce que je vais sortir ? »

Le long de la route qui longe la côte, de Tripoli au centre de détention n° 2, il y a plusieurs postes de contrôle. Le plus important est celui de Garabulli, une petite ville au bord de la mer et une zone stratégique depuis laquelle des milliers de migrants embarquent.

Un enfant se tient dans une pièce où des femmes et des enfants dorment sur de vieux matelas
© UNICEF/UN052793/RomenziUn enfant se tient dans une pièce où des femmes et des enfants dorment sur de vieux matelas.

« À Garabulli, les garde-côtes n’ont pas assez de ressources », nous confie Hassan, notre chauffeur. « Mais ils craignent surtout les menaces des milices qui contrôlent la traite des êtres humains. Quand les garde-côtes voient un bateau partir, ils se contentent de fermer les yeux, ils ne disent rien et font comme s’ils ne voyaient rien. »

« Mais même si les garde-côtes voulaient empêcher ce trafic, ils n’auraient pas suffisamment de bateaux de sauvetage. Lorsqu’ils le peuvent, ils récupèrent les radeaux à la dérive, parfois avec des bateaux privés », explique-t-il.

Trop souvent, ce sont des cadavres qu’ils récupèrent.

« Des dizaines de milices armées sont impliquées dans la traite des êtres humains, et laissent les migrants vivre dans des conditions misérables. Elles ont deux poids, deux mesures », fait remarquer Hassan.

« D’un côté, elles demandent au Ministre de l’intérieur de l’argent pour le fonctionnement des centres, pour acheter de la nourriture, de l’eau, des vêtements, et de l’autre côté, elles extorquent de l’argent aux migrants, les maltraitent, demandent à leurs familles de verser des rançons, les utilisent comme esclaves pour travailler et, comme si cela ne suffisait pas, elles les envoient mourir en mer. »

La main d’Issaa, 14 ans, originaire du Niger, posée sur une grille dans un centre de détention
© UNICEF/UN052682/RomenziLa main d’Issaa, 14 ans, originaire du Niger, posée sur une grille dans un centre de détention.

Lorsque nous arrivons au centre de détention n° 2, nous apercevons deux gardiens de prison assis à l’extérieur du bâtiment.

Ces gardiens nous révèlent que cela fait 14 mois qu’ils n’ont pas reçu de salaire. L’un d’eux nous accompagne à l’intérieur, avec à la main un trousseau de clés. Le tintement des clés est le seul bruit qui brise le silence.

Le secteur des hommes est verrouillé par un cadenas. Environ 40 garçons sont massés le long des barreaux en fer qui séparent le quartier des hommes de celui des femmes.

Ils nous implorent : « Vous pouvez m’aider ? S’il vous plaît, aidez-moi. Il faut que je sorte d’ici. On veut notre liberté. »

Par terre, le plus jeune d’entre eux s’accroche à la grille, le regard fixé au sol. Il s’appelle Issaa. Il a 14 ans et vient du Niger. Il est seul. Nous demandons au gardien d’ouvrir les grilles.

Issaa a un regard effrayé. Il a de nombreux souvenirs, mais ne trouve pas les mots pour les raconter. Il nous regarde comme si nous pouvions lui dire pourquoi il est ici.

Un garçon regarde à travers les barreaux d’une cellule dans un centre de détention
© UNICEF/UN052612/RomenziUn garçon regarde à travers les barreaux d’une cellule dans un centre de détention.

Issaa voulait traverser la mer, trouver un emploi et travailler dur pour gagner de l’argent.

Sa mère est morte, son père est pauvre et il est l’aîné de cinq frères qui n’ont rien à manger.

« J’ai quitté le Niger il y a deux ans et demi », nous dit-il, assis sur un matelas sale posé à même le sol. « Quand je suis arrivé en Libye, j’ai dû chercher du travail et je suis allé à [nom supprimé] où j’ai travaillé dans une ferme. »

« Je m’occupais des animaux et des arbres pour 250 dinars par mois [environ 180 dollars É.-U.]. Mais il y a six mois, le propriétaire a cessé de me payer. J’ai essayé de lui réclamer mon argent, mais il m’a répondu : “Si ça ne plaît pas, tu peux t’en aller”, alors je suis parti. Mais quand je suis arrivé à [nom supprimé] pour trouver un nouvel emploi, il y a quatre mois, j’ai été arrêté par la police. »

Depuis ce temps-là, Issaa est détenu au centre.

Tandis que la porte est à nouveau cadenassée, Issaa continue à nous regarder à travers les barreaux. Alors que nous lui tournons le dos pour partir, le dernier son que nous entendons est sa voix perçante, qui nous demande : « Quand est-ce que je vais sortir ? »

Pati, 16 ans, originaire du Nigéria, se tient dans la cour d’un centre de détention
© UNICEF/UN052641/RomenziPati, 16 ans, originaire du Nigéria, se tient dans la cour d’un centre de détention.

«Je veux aller à l’école, j’adore l’école »

Le centre de détention n° 3 est un édifice en béton au milieu de nulle part. Les femmes sont du côté droit et les hommes, du côté gauche. Chaque quartier a un portail verrouillé d’un cadenas.

Il n’y a pas d’électricité ni d’eau propre.

Selon les directeurs et les gardiens des centres de détention, le gouvernement ne procure pas de financement et ne paie pas les fournisseurs de denrées alimentaires. Souvent, les migrants n’ont rien à manger.

Les cellules des femmes sont surpeuplées. Elles dorment sur des couvertures empilées sur le sol, dans un espace de quelques mètres carrés.

À l’entrée, l’odeur qui émane des toilettes rend l’air irrespirable.

Dans la section des hommes, les conduites d’eau sont cassées et les excréments recouvrent la moitié du sol.

Les murs sont couverts d’inscriptions : « On nous traite comme des animaux », « méchant racisme », « la vie des noirs en Libye, c’est l’enfer ».

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Voir l’histoire de Pati

Pati a 16 ans et a fui le Nigéria.

« Il fallait que je travaille pour aider mes frères », dit Pati. « J’ai dû quitter l’école pour qu’ils puissent étudier, pour payer leurs frais de scolarité. Il fallait que je travaille, car ma famille n’avait pas d’argent pour les nourrir. »

Comme des milliers d’autres personnes fuyant la guerre et la pauvreté, Pati a traversé le désert du Sahara. Il lui a fallu 14 jours.

Puis, alors qu’elle commence à raconter les péripéties de son voyage, son regard se perd dans ses souvenirs.

« Le voyage a été dur. Très dur. Parce qu’il fallait marcher, on n’avait pas de voiture. On a marché pendant deux semaines pour atteindre la Libye, parfois on marchait pendant deux jours sans avoir rien à boire. »

« On ne veut pas être ici », dit-elle encore et encore.

De nombreuses femmes sont assises autour d’elle. Elles soutiennent Pati et lui disent de ne pas avoir peur. Son histoire est la leur.

Pati a été capturée en mer. Le moteur du bateau gonflable sur lequel elle se trouvait est tombé en panne, et toutes les personnes à bord, environ 120 hommes, femmes et enfants, ont été ramenées à terre et arrêtées.

« J’avais tellement peur quand j’étais en mer », se rappelle-t-elle. « Tout ce qui me réconfortait, c’était mon rêve d’aller en Europe pour y mener une vie heureuse avec mes frères et sœurs. »

Aujourd’hui, lorsqu’elle imagine une vie meilleure, elle pense d’abord à étudier.

« Une partie de moi était heureuse d’être en mer. Je pensais que lorsque j’arriverais en Europe, je retournerais à l’école et commencerais une nouvelle vie. Je veux aller à l’école, j’adore l’école, » dit-elle.

Une femme et un enfant dorment sur de vieux matelas posés à même le sol dans un centre de détention
© UNICEF/UN052795/RomenziUne femme et un enfant dorment sur de vieux matelas posés à même le sol dans un centre de détention.

« Vous pouvez m’aider ? »

Le centre de détention n° 4 est au cœur d’une zone de combat entre milices rivales et son accès est très risqué.

En arrivant au centre, nous apercevons d’abord les fils barbelés qui l’entourent.

« Il faut qu’on les protège », explique l’un des gardiens.

Mais dans les centres de détention libyens, la différence entre protéger les migrants et les menacer devient de plus en plus floue.

Le jour de notre visite, il y a environ 1 400 personnes dans le centre de détention. 250 d’entre elles sont des mineurs non accompagnés.

Le directeur du centre nous accueille au portail. Dans son bureau, il nous explique l’histoire du centre, depuis l’époque de Kadhafi à l’heure actuelle.

« Les enfants sont souvent seuls. Ils parcourent plus de 2 000 km dans le désert sans leur famille, et puis, ils sont repêchés en mer sans papiers », dit-il. « De ce fait, il est difficile pour nous de connaître leur âge et leur nationalité véritables. »

« Avant 2014, nous les raccompagnions souvent à la frontière, pour les ramener dans leur pays, mais depuis la dernière guerre civile, c’est beaucoup plus difficile. Ce sont des régions dangereuses même pour nous. »

Des migrants assis sur des matelas posés à même le sol dans un centre de détention
© UNICEF/UN052826/RomenziDes migrants assis sur des matelas posés à même le sol dans un centre de détention.

Il décrit comment le centre est fréquemment sous la menace des groupes de trafiquants. « De nombreux individus pratiquant la traite arrivent au centre pendant la nuit, et forcent les soldats à leur livrer des groupes de migrants pour les faire travailler gratuitement. Ce sont des gens très dangereux, armés et sans pitié. Ils ne font aucune distinction entre les adultes et les enfants. »

« Il est très difficile pour nous d’assurer la sécurité des lieux. Même les gardiens de prison ont de grosses difficultés, car le gouvernement ne nous donne pas d’argent pour payer les salaires et les fournisseurs de denrées alimentaires. Alors il n’est pas rare que nous n’ayons pas suffisamment de nourriture et d’eau potable. Cet hiver a été particulièrement rigoureux et, ne serait-ce que ces dernières semaines, 15 migrants sont morts de froid. »

Cet hiver a été particulièrement rigoureux et, ne serait-ce que ces dernières semaines, 15 migrants sont morts de froid.

Les migrants dorment dans des constructions en tôle métallique : glaciales en hiver et étouffantes en été. Chaque construction abrite des douzaines de personnes, mises sous les verrous. La lumière filtre à travers des petites fenêtres et les grilles en fer de la porte.

Le spectacle est à fendre le cœur.

Des migrants regardent à travers les barreaux d’une cellule
© UNICEF/UN052613/RomenziDes migrants regardent à travers les barreaux d’une cellule.

Tandis que nous parcourons le centre, des dizaines d’hommes se pressent vers les portes. Depuis chaque porte s’élèvent les mêmes mots : « On est en train de mourir, laissez-nous sortir d’ici, on vit comme des animaux, ils nous battent tous les jours. »

On est en train de mourir, laissez-nous sortir d’ici, on vit comme des animaux, ils nous battent tous les jours.

Enfants, adolescents, tous tendent la main pour demander de l’aide.

Ils sont désespérés et nous sommes incapables de leur donner des réponses.

Le temps moyen passé par les migrants au centre de détention est de 8 à 10 mois, nous dit le directeur.

Cependant, lorsqu’on lui demande qui décide du moment où ces gens peuvent être libérés et ce qui les attend une fois dehors, il ne fournit aucune réponse convaincante, se contentant d’évoquer vaguement un rapatriement volontaire.

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Voir l’histoire de Jon

On a le sentiment que la détention de ces hommes, adolescents et enfants est complètement arbitraire.

Jon s’approche de moi, en prenant soin de ne pas être vu par les gardiens. « Vous pouvez m’aider ? » C’est la première chose qu’il me demande, sans même savoir qui je suis.

Il a 15 ans, mais son regard n’est plus celui d’un enfant. C’est le regard de quelqu’un qui a vu trop de choses et qui ne peut oublier.

Nous nous asseyons sur le matelas sur lequel il dort depuis sept mois.

Il aimerait faire savoir à sa famille qu’il est toujours en vie, mais il ne peut pas. Une fois les migrants arrêtés, les soldats libyens confisquent leurs téléphones portables. Ils se retrouvent privés de leur seul moyen de communication.

Après la mort de ses parents, il y a deux ans, Jon a vécu pendant un moment avec sa grand-mère, avant de décider de tenter de se rendre en Libye et traverser la mer.

Il a payé 1 000 dollars É.-U. pour traverser le Niger, d’Agadez à Gatrone, puis atteindre Sabha. Une fois arrivé à [nom supprimé], les soldats libyens l’ont arrêté.

« Mon voyage depuis le Nigéria jusqu’en Libye a été horrible et dangereux », se rappelle-t-il. « J’ai prié pour ne pas mourir. »

« Dans le désert, nous n’avions ni eau ni nourriture, rien. L’homme qui était assis à côté de moi pendant le voyage est mort. Il faisait tellement chaud dans le désert. Quand quelqu’un meurt dans le désert, on jette son corps et c’est tout. »

Courageusement, Jon nous décrit sa vie dans le centre de détention. « Ici, on nous traite comme du bétail. On nous bat, on nous harcèle. Il y a plein de gens qui meurent ici, ils meurent de maladie ou de froid. »

« Quand les soldats libyens entrent dans nos quartiers, ils nous traitent comme des esclaves, ils nous disent que nous sommes leurs esclaves. Pourtant, nous sommes des êtres humains, comme eux », dit-il.

Une femme appuyée contre un mur dans la cour d’un centre de détention
© UNICEF/UN052639/RomenziUn migrant regarde par la fenêtre d’un centre de détention.

« Je le fais pour mon père »

Le centre de détention n° 5 a été utilisé comme salle de banquets pour des mariages. Aujourd’hui, il abrite 160 migrants qui sont enfermés 24 heures/24.

Adamou avait l’espoir d’un avenir meilleur en Europe, mais une fois en Libye, il est devenu otage.

Né en 1991 au Niger, son visage est marqué par la maladie et creusé par la faim. Il respire et se déplace avec difficulté.

Depuis son arrestation par la police libyenne il y a six mois, il passe sa vie dans une pièce où règne la puanteur de gens qui ne peuvent pas se laver. 160 personnes pour 6 salles de bain.

Adamou a en sa possession un arrêté d’expulsion, qu’il a pu obtenir de l’ambassade du Niger. Ce document lui permet de participer à un prétendu plan de rapatriement volontaire qui, techniquement, l’autorise à quitter le pays. Mais il n’a pas d’argent pour un billet d’avion et il est gravement malade.

Un migrant assis dans un carré de lumière qui perce par l’une des deux fenêtres tente de se réchauffer dans un centre de détention
© UNICEF/UN052823/RomenziUn migrant assis dans un carré de lumière qui perce par l’une des deux fenêtres tente de se réchauffer dans un centre de détention.

Il est atteint de tuberculose. C’est pour cela qu’il ne peut pas manger, respirer normalement ou se tenir debout.

Mais aucun docteur ne visite le centre de détention.

Il s’est fait refouler par les hôpitaux publics. Les cliniques privées exigent un paiement d’au moins 200 dinars par jour (environ 140 dollars É.-U.), plus les médicaments.

Les gardiens du centre de détention ont essayé d’appeler plusieurs médecins, mais aucun d’entre eux n’est venu.

Le jour où nous avons visité le centre de détention, nous avons été témoins d’un acte rare de générosité à l’égard d’un migrant. Le gardien a décidé de payer l’ambulance, les médicaments et l’hospitalisation d’Adamou.

« Je le fais pour mon père », nous confie le gardien. « Je le fais en sa mémoire. Il aurait été fier de moi. Mon père n’aurait jamais voulu voir ce que sa Libye est devenue aujourd’hui. »


Journaliste italienne, Francesca Mannocchi écrit pour divers magazines et émissions télévisées italiens et internationaux, notamment : L’Espresso, Al Jazeera, MiddleEastEye, RAI-3 et Skytg24. Son travail porte essentiellement sur la migration et les zones de conflit. Ces dernières années, elle a travaillé en Tunisie, en Égypte, dans les Balkans, en Iraq, en Libye, en Turquie et au Liban. L’année dernière, elle a réalisé, avec le photographe Alessio Romenzi, If I close my eyes, un documentaire sur les enfants réfugiés syriens au Liban. Le film a été projeté en septembre dernier à l’occasion du Festival du film de Rome. En 2016, elle a reçu le prestigieux Premiolino, prix italien du journalisme.

Alessio Romenzi est un photographe italien qui a grandi dans un petit village des Apennins. Il a travaillé comme technicien en génie climatique et comme forgeron avant de s’installer au Moyen-Orient pour couvrir le printemps arabe dès ses débuts, en particulier en Égypte et en Libye. Il s’est par la suite intéressé à la Syrie. Son travail a été récompensé par l’UNICEF (Photo de l’année) et deux fois par le World Press Photo et le Picture of the Year International. Les photos d’Alessio sont régulièrement publiées dans les grands magazines internationaux et reprises par les organisations humanitaires internationales. Il n’a pas grand-chose à dire concernant les raisons qui motivent son travail. Il explique simplement que l’appareil photo est le meilleur moyen qu’il a trouvé pour rendre compte de ce qui se passe dans le monde.

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Commentaires :

  1. Quelle misère ! Où sont les associations des droits de l’homme, ces enfants et familles qui vivent cette situation nulle ont droit à la paix, la santé, la vie, l’espoir, etc 🙁