Au pays des larmes, un quartier transformé en refuge

Un quartier de la ville de Homs en Syrie a à nouveau fait parler de lui. Il y a quelques semaines, un accord a été conclu pour enfin déposer les armes à El Waer et permettre aux organismes humanitaires d’apporter une aide dans une zone qui n’avait pas été secourue depuis près de deux ans.

 

El Waer reste toujours bien présent dans les mémoires.

  • Nous sommes au printemps 2013 et je me trouve à El Waer avec l’UNICEF.

Nous passons la nuit dans l’un des rares hôtels en service de la ville. Pendant plusieurs heures, la tête sous l’oreiller, j’ai essayé de trouver un peu de sommeil et de calme à l’abri du bruit des pilonnages, des bombardements, des tirs.  Cette soirée est intense. L’hôtel n’est qu’à quelques kilomètres d’un endroit qui connait des niveaux élevés de violence, Baba A’mr.

Le matin, nous conduisons jusqu’à El Waer. La ville est bouclée, mais suite à des négociations elle est ouverte pour quelques heures, ce qui nous permet de rendre visite à des enfants et des familles déplacés – à plusieurs reprises.

Dans la voiture, Shadi* mon collègue syrien explique qu’avant le début de la crise en 2011, El Waer, qui signifie « zone sauvage » en langage familier dans le dialecte syrien, était une banlieue récente de la ville de Homs. Alors que nous approchons, je vois des tours d’habitation inachevées qui étaient censées accueillir les résidents les plus aisés de la ville.

Mais depuis le début de la crise et la montée des violences dans plusieurs quartiers de la ville, ces tours servent d’abri aux familles qui cherchent un refuge.

Au cinquième étage de l’immeuble, nous rencontrons Salima, mère de cinq enfants.

Elle occupe une pièce dans un appartement inachevé, sans équipements, où les fenêtres ne sont que des cadres de métal vides. Assise sur un matelas posé au sol, Salima nous raconte que son mari a disparu il y a quelques mois lorsqu’ils ont fui de leur maison de Baba A’mr, et qu’elle n’a pas eu de nouvelles depuis. Elle ajoute, les larmes aux yeux « j’espère juste qu’il est sain et sauf. »

En bas, au sous-sol, une école est installée dans ce qui aurait dû devenir un parking pour voitures de luxe. Maria (6 ans) partage un bureau avec Ahmed (9 ans) et main dans la main ils se mettent à chanter pour nous accueillir.

Reema, leur enseignante, nous explique que l’enseignement est sa bulle d’oxygène. Elle fond en larmes en nous racontant que ce matin-là elle a appris que son frère avait été tué. Je lui demande « mais vous êtes quand même venue ici ? »

« Oui, ici, auprès des enfants, je trouve un apaisement et une distraction. »

Reema a été déplacée quatre fois. Elle explique que si les violences continuent de s’intensifier, elle ne sait pas où elle ira, et même si elle le voulait elle ne le pourrait pas, puisque l’endroit est bouclé. »

Des garçons en classe, dans le sous-sol d’un immeuble transformé en école
UNICEF/MorookaDes garçons en classe, dans le sous-sol d’un immeuble transformé en école
Al-Wa’er, Homs, Syrie.
  • Quelques années ont passé et les habitants continuent de subir les conséquences de ce conflit brutal.

En septembre dernier, 19 enfants qui célébraient l’Aïd et jouaient sur l’un des rares terrains de jeu d’El Waer, ont été tués.

Pendant plus de deux ans, les personnes déplacées d’El Waer ont été témoins de vifs affrontements quotidiens, et d’attaques incessantes à la roquette et au mortier qui ont fait de nombreuses victimes. Le Directeur général de l’UNICEF a lancé l’alarme en août 2013, en affirmant que la situation des femmes et des enfants dans la région « se détériorait. »

Dans un appel, il a demandé à toutes les parties de faciliter un accès immédiat et sécurisé aux familles bloquées dans cette zone pour que les organismes humanitaires comme l’UNICEF puissent fournir une assistance vitale, et pour permettre à ces familles bloquées de partir en sécurité et avec dignité.

  • Retour à mon séjour à El Waer au printemps 2013

Nous repartons. Il y a des enfants partout. Un homme tape à la fenêtre de notre voiture. Nous sortons pour lui parler. Il pleure en essayant de nous raconter l’histoire de ses deux garçons âgés de 12 et 14 ans qui ont également disparu. « On ne les a pas revus depuis des mois. Je voudrais juste s’avoir s’ils vont bien. » Il s’appelle Abou Wissam.

  • Plus d’un an après, à l’automne 2014, je suis de retour à Homs.

À cette époque, El Waer est totalement inaccessible. Dans le même hôtel, nous rencontrons une délégation d’El Waer, représentant les habitants de cette zone. Elle travaille sur un accord qui permettrait l’acheminement de l’aide humanitaire.

Plus d’un an après, un accord a été conclu permettant à l’UNICEF et d’autres organismes humanitaires  de fournir des approvisionnements très nécessaires aux habitants d’El Waer. Des camions chargés de colis alimentaires, de farine de blé, de biscuits protéinés pour les enfants, de trousses d’hygiène, de fournitures médicales, de cartables et de vêtements d’hiver sont arrivés dans la zone avec l’objectif d’atteindre environ 60 000 personnes qui avaient désespérément besoin d’aide.

En regardant les images de l’arrivée de l’aide, je me demande ce qu’il est advenu des personnes que j’avais rencontrées à El Waer : Abou Wisam a-t-il retrouvé ses fils, Salima a-t-elle retrouvé son mari et Reema enseigne-t-elle encore ? Par-dessus tout, je me demande s’ils sont encore à El Waer…

*Tous les noms ont été changés.

Juliette Touma est spécialiste de la communication et des médias au bureau régional de l’UNICEF à Amman. Elle s’est rendue plusieurs fois en Syrie depuis 2012.

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