Au cœur d’une région menacée par Boko Haram

Depuis les premières attaques du 6 février 2015 perpétrées par Boko Haram à  Diffa, les entrées tout comme les sorties dans cette région du sud-est du Niger font l’objet d’un contrôle strict.

De Zinder à Diffa, les barrages ont été renforcés et les contrôles d’identité sont systématiques et rigoureux. A chaque barrage, il faut présenter sa carte d’identité ou son passeport. Certaines pièces admises auparavant ne font plus l’unanimité, tel que le permis de conduire.  Pour les passagers qui ne peuvent s’acquitter de l’amende de 1 500 Francs CFA (environ US$3), le voyage s’arrête là.

A l’entrée de Diffa, ce sont des véhicules gros porteurs et une longue barricade gardée par  des hommes armés  qui me souhaitent la bienvenue. Depuis le 6 février, les camions n’entrent plus en ville. « C’est parce qu’on a découvert que certains de ces véhicules sont piégés, » m’explique un riverain.

Une ville sous haute surveillance

Depuis qu’un état d’urgence de trois mois a été décrété par les autorités nigériennes, le pouvoir de l’armée a été étendu et de nouvelles habitudes ont vu le jour, comme le port systématique d’armes.

Cependant, loin d’effrayer les habitants de Diffa, ces mesures récentes leur procurent un sentiment de sécurité : « En les voyant comme ça, je me dis qu’ils contrôlent la situation. C’est aussi une preuve qu’ils sont prêts à maitriser tout ce qui peut surgir et cela va dissuader les personnes mal intentionnées, » me confie un jeune de Diffa, sous condition d’anonymat.

Garés dans les concessions ou sous les hangars, les engins à deux roues sont désormais  des objets de décoration : l’armée a interdit leur circulation depuis les premières attaques, les membres de Boko Haram utilisant principalement des motos pour mener leurs attaques meurtrières.

Une telle décision n’est pas sans conséquences pour l’économie de la région : un grand nombre de jeunes déscolarisés et sans emploi avaient créé des activités de taxi-motos, appelées Kabou Kabou, et plus de 1 500 circulaient auparavant en ville, apportant une aide économique précieuse à de nombreux habitants de la région, l’une des plus pauvres du pays. « C’est un problème pour tous ces Kabou-kabous qui subviennent aux besoins de leurs familles grâce à ce métier, » confirme Abakar, Point Focal du Cadre de Concertation des Associations de Jeunesse du Niger.

La région de Diffa compte environ 666 000 habitants, la moitié de moins de 15 ans. L’accès et l’utilisation des services sociaux de base est faible : 64% des enfants de 5 à 17 ans sont privés d’au moins trois droits fondamentaux sur six : éducation, information, logement, assainissement, accès à l’eau, et protection contre les violences.

En 2011-2012, la région de Diffa était déjà celle qui avait le plus faible taux de scolarisation brute au primaire (63%) du pays. Le taux brut de scolarisation au secondaire était de 16.2% pour les garçons et de 15% pour les filles.

Sayam Forage, un refuge pour 1 500 personnes

Encadrés par des travailleurs sociaux et psychologues de COOPI, des enfants réfugiés jouent en toute confiance.
© UNICEF/UNI182404/AbdouEncadrés par des travailleurs sociaux et psychologues de COOPI, des enfants réfugiés jouent en toute confiance.

Après avoir transité par Diffa, la plus grande ville de la région, je me suis rendu au camp de réfugiés de Sayam Forage, situé à 40 kilomètres au nord-est de Diffa.  Il faut une heure de route pour atteindre le camp. Accompagné par l’ONG Italienne COOPI, partenaire de l’UNICEF, nous avons d’abord salué le chef de la sécurité, passage obligatoire avant de rencontrer le Comité des refugiés.

Malgré le fait qu’ils aient tout perdu, j’ai pu lire la jovialité et l’espoir sur le visage de ces hommes et femmes qui m’ont accueilli si chaleureusement. Deux langues prédominent, le Kanouri et le Hausa. Je suis hausaphone,  et cela va constituer mon  « passeport »  auprès de ces populations.

Installées dans des tentes individuelles, chaque famille a son histoire. Toutes sont terriblement émouvantes. Comme celle de Zahra Mohamed, 35 ans et mère de trois enfants en bas âge. Elle me reçoit dans son hijab bleu, assise derrière sa tente en compagnie de l’un de ses enfants. Elle a déjà trouvé une petite activité génératrice de revenus : elle remplit des sachets de piment sec pour ensuite les revendre.

Elle me raconte son histoire, tout en travaillant. Originaire de Damasak, elle a été enlevée par Boko Haram et retenue prisonnière en compagnie de plus de 500 autres femmes. Zahra a pu s’enfuir et retrouver sa famille.

Le DIAP, une alternative en attendant la création d’écoles au camp

Pendant que je discute avec Zahra, j’entends des chansons d’enfants : j’apprends que tous les matins, les enfants  du camp se donnent rendez-vous sous la tente de COOPI pour les activités du « Dispositif Itinérant d’Appui Psychosocial » (DIAP) mis en place avec l’appui de l’UNICEF.

Grâce à la valise d’outils mise à leur disposition, les enfants jouent, chantent et dansent, font des puzzles ou dessinent… Une occasion pour eux d’oublier ce qu’ils ont vécu. Cela permet aussi  aux travailleurs psychosociaux de détecter les enfants nécessitant un suivi psychosocial, car certains ont des moments de violence ou se mettent à l’écart.

Pendant quelques instants, je me mets à l’écart pour les observer : c’est tout un autre monde, un monde où ces enfants ne pensent qu’à jouer et à rire, où ils sont en confiance.

Face à la vulnérabilité accrue de la région de Diffa, la communauté humanitaire, dont l’UNICEF, met actuellement en place un programme ambitieux d’aide en matière de protection et d’éducation des enfants. L’organisation instaure également des mécanismes de surveillance pour la protection de l’enfant, afin de recueillir des données sur les éventuelles  violations, d’y apporter une réponse appropriée et de participer plus activement à la compréhension des  mécanismes de recrutement et d’utilisation des enfants  dans les conflits armés.

Des dessins pour dire les choses

Biba, 9 ans, dessine pour raconter ce qui est arrivé à sa famille quand Boko Haram a attaqué son village.
© UNICEF/UNI182407/AbdouBiba, 9 ans, dessine pour raconter ce qui est arrivé à sa famille quand Boko Haram a attaqué son village.

Sous la tente, les enfants  racontent aussi en dessin ce qu’ils ont vécu avant et pendant la fuite. C’est la première fois que j’assiste à une telle expérience.  Grande est ma surprise de les voir dessiner sans efforts de telles scènes de violence : des personnes décapitées, brulées ; des bébés noyés ; des armes, des balles et des flammes qui crépitent. L’horreur. J’en ai des frissons.

A travers ces dessins, ces artistes en herbe expriment aussi ce qui leur manque depuis qu’ils sont arrivés au Niger.  Ousmane, 11 ans, dessine un vêtement et son école. Il lui tarde de retourner en classe. Je me demande ce qu’il serait advenu de ces enfants sans toutes ces activités, dans ce camp coupé du monde.

La situation précaire dans laquelle se trouve la région de Diffa exacerbe les risques de conflit et pourrait encourager les jeunes en quête d’activités plus lucratives à rejoindre les forces et groupes armés, ainsi que les mouvements illicites comme Boko Haram, qui continue de sévir dans le nord du Nigéria.

Islamane Abdou est un blogger nigérien de 25 ans, de retour de mission avec l’UNICEF dans la région de Diffa, au sud-est du Niger. Il y a réalisé une série de reportages sur la situation de 100 000 déplacés fuyant les violences commises par le groupe terroriste Boko Haram au nord du Nigéria,  et sur le travail de l’UNICEF et de ses partenaires pour soutenir ces populations traumatisées.

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