Alep : garantir la santé et la nutrition des enfants menacés

Les enfants qui vivent à Alep grandissent dans l’une des villes les plus dangereuses du monde. Les agents de santé d’Alep sont en première ligne pour sauver des vies. L’annonce du récent rétablissement de la cessation des hostilités laisse espérer que les violences diminueront, que les enfants auront la possibilité de vivre autrement que dans la peur constante et qu’ils pourront vivre dans la paix et la sécurité.

Il est difficile d’imaginer une journée « normale » à Alep. Comment vivre normalement dans cette guerre désastreuse ? Pourtant, nous continuons de vivre. La plupart du temps, nous oublions de regarder l’heure et oublions qu’il faut rentrer à la maison.

J’ai fait mes études de médecine ici et m’y suis installée. Mais comme la plupart des Syriens, j’ai beaucoup déménagé au cours des cinq dernières années.

Je vivais dans une maison agréable avant la guerre, mais j’ai dû la quitter quand mon quartier s’est retrouvé en zone de conflit. Je suis revenue fin 2013 et la ville était méconnaissable. J’ai perdu ma maison et ma clinique privée. J’ai été séparée de ma famille et j’ai déménagé de nombreuses fois, dans des hôtels ou autres. L’an dernier, je me suis installée dans une maison dans un quartier relativement tranquille mais j’ai dû à nouveau le quitter à cause de l’intensification récente des combats. Pour l’instant, je loge chez des amis.

J’adore cette ville, mais je la préférais avant. Je regrette de ne plus pouvoir me promener seule après minuit en toute sécurité. Je regrette de ne plus pouvoir marcher pendant des heures dans ses belles rues avec mes amis.

Un agent de santé vaccine un enfant.
Dans la partie est d’Alep, les partenaires de l’UNICEF ont mis en place des équipes mobiles pour administrer des vaccins vitaux dans le cadre de la deuxième phase de la campagne nationale de vaccination de routine en juillet cette année. Les équipes mobiles ont fait du porte-à-porte pour entrer en contact avec les familles et s’assurer que chaque enfant reçoive les vaccins essentiels.

La vieille ville et la citadelle me manquent. J’aimais penser que ses pierres parlaient, qu’elles racontaient aux gens à quel point cette ville était formidable. Alep, c’était la ville qui ne dort jamais.

En tant que nutritionniste pour l’UNICEF, j’ai une influence sur la vie de nombreux enfants. Chaque jour, je pense aux enfants que je rencontre.

J’ai rencontré Ali quand il avait six mois et qu’il souffrait de malnutrition aiguë sévère après avoir été bloqué dans une zone assiégée. L’UNICEF a aidé à évacuer Ali. Nous l’avons traité pendant huit mois et sa santé s’est lentement améliorée, jour après jour. Le sourire sur son visage auparavant en larmes et épuisé a été pour moi la plus belle des récompenses.

Mais l’histoire d’Ali s’est achevée de manière tragique. Il a été tué à seulement deux ans, lorsque le quartier où sa famille s’était réfugiée a été bombardé. Je n’oublierai jamais le sourire d’Ali. Je revois Ali à chaque fois que je vois un enfant de son âge.

J’aime commencer mes journées tôt, me préparer psychologiquement et physiquement à la journée à venir. En conduisant dans la ville, je regarde les personnes dans la rue et me demande quelle peut être leur histoire. Je prévois mes rendez-vous les plus importants tôt le matin, lorsque la ville est encore calme. Et puis l’action commence : visites sur le terrain, évaluations, rencontre avec les partenaires, rapports sur ce qui doit être fait et, le plus important, apporter aux enfants l’aide dont ils ont besoin.

Chaque jour, Alep est un défi, d’autant plus depuis l’intensification des combats. Notre ville est divisée entre les parties Est et Ouest, et il n’est pas toujours possible de se déplacer librement entre les deux zones. Il est beaucoup plus difficile de venir en aide aux enfants à cause de cette division.

Depuis le début de l’année, nous ne pouvons plus accéder à la partie est de la ville. L’UNICEF s’efforce d’appuyer les partenaires de l’Est qui assurent des soins de santé pédiatriques et maternels, notamment des examens et de la prévention nutritionnels, le traitement de la malnutrition et la vaccination. Bien que je ne puisse pas accéder aux quartiers de l’Est, je reste en contact permanent avec nos partenaires. Nous avons pu soutenir les partenaires avec des fournitures d’urgence prépositionnées, notamment des traitements nutritionnels. Mais nous avons besoin d’un accès sans restriction pour assurer l’approvisionnement et soutenir les agents de santé qui subissent une pression immense.

Les conflits et la violence touchent les enfants et les familles dans toute la ville. Des problèmes nutritionnels semblables sont observés dans la partie ouest de la ville, en particulier chez les 35 000 personnes déplacées à cause des conflits récents. Certaines de ces familles vivent dans des centres de secours installés dans les écoles et les mosquées. D’autres dorment dans des parcs ou dans la rue. Pour atteindre ces familles, nous avons rapidement mis en place neuf cliniques mobiles avec nos partenaires. Je rends visite à ces enfants régulièrement et traite ceux atteints de diarrhée. Quelques enfants avaient l’hépatite A, ce qui est très inquiétant. Le risque de maladies transmises par l’eau a augmenté depuis la coupure de l’approvisionnement en eau de la ville, début août. Une épidémie serait catastrophique pour les enfants, et c’est ce que vise à empêcher l’intervention d’urgence massive de l’UNICEF relative aux ressources en eau.

En outre, les centres de soins dans la ville sont plus qu’insuffisants. À cause des dégâts et des destructions, seul un tiers des centres de santé fonctionnent. Les médecins et les agents de santé travaillent dans des conditions extrêmement dangereuses et beaucoup ont été tués et blessés. J’ai le plus profond respect et la plus grande admiration pour tous les médecins d’Alep. Les enfants et les familles dépendent d’eux. En août, j’ai rendu visite à l’hôpital à un médecin qui avait été blessé. Il s’agit d’un collègue d’un organisme partenaire. Il avait des fragments de métal dans la tête à la suite de l’attaque de sa clinique mobile. Il m’a regardé et m’a dit : « Quoi qu’il arrive, je ne veux pas quitter ma ville. »

À Alep, chaque enfant a une histoire. Je pense souvent à Ahmed, 11 ans. Ahmed a un cancer et reste à l’hôpital avec sa mère. Les conflits ont bloqué la route qui mène chez lui.

Ahmed a la peau sur les os. Lorsque nous lui avons rendu visite, il était très intrigué par notre appareil photo, mais il était trop faible pour le tenir dans ses mains tremblantes. Lorsqu’il l’a fait tomber, l’expression de son visage m’a brisé le cœur. Je lui ai alors donné mon téléphone portable à la place et l’ai encouragé en lui disant qu’il s’agissait d’une technologie encore plus évoluée. J’aime beaucoup la photo qu’il a prise de moi et le sourire fier qu’il affichait en me rendant le téléphone.

Travailler à Alep, c’est un acte d’amour et de foi. On ne reste pas dans l’une des villes les plus dangereuses de la terre à moins d’aimer l’endroit, les personnes et les enfants. On n’y reste pas à moins de croire profondément en l’humanité et de ressentir une obligation de rendre le monde meilleur. Je suis peut-être idéaliste mais je pense que nous pouvons changer les choses.

Le Dr Esraa Al-Khalaf, nutritionniste pour l’UNICEF à Alep, est titulaire d’un doctorat en pédiatrie. Elle a rejoint l’UNICEF en 2013 en tant que spécialiste en santé et nutrition à Alep, où elle vit depuis 1998, lorsqu’elle a commencé ses études supérieures. Avant la crise, Esraa a travaillé dans des hôpitaux publics et privés d’Alep et elle possédait sa propre clinique pédiatrique. Elle enseignait également à l’hôpital universitaire d’Alep. Esraa aime les enfants, c’est pourquoi elle consacre sa vie à les aider de toutes les manières possibles.  

 

 

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